Silent Reading : Chapitre 16 - Julien XVI

 

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Image du donghua Mo Du Zhe

 

  

 

Le cri bref et aigu à travers le haut-parleur avait transpercé le silence de la cantine. Même Fei Du, assis en face, l'avait entendu.

Luo Wenzhou tenta de rappeler, mais la ligne ne passait plus. Bien que cela n'eût duré qu'un instant, il avait reconnu la voix de Chen Zhen, le chauffeur de taxi.

C’était lui qui avait dénoncé Wang Hongliang. Il s’appuyait sur une conversation surprise de Chen Yuan, et sur quelques suppositions hasardeuses, sans apporter la moindre preuve concrète.

Impossible de savoir si Chen Yuan n'avait rien laissé derrière elle par peur d'alourdir la charge de son frère, ou si Wang Hongliang, après l’avoir réduite au silence, avait profité du prétexte de la « lutte anti-drogue » pour effacer toutes les traces. Toujours est-il que Luo Wenzhou n'avait rien obtenu de Chen Zhen, sinon l'ancien album photo de sa sœur.

Quand ils s'étaient quittés, il avait senti la frustration du jeune homme et l'avait prévenu avec insistance :

— « Ne va pas bavasser sans preuves, et surtout pas chercher des indices. Si quelque chose te revient, appelle-moi immédiatement. Même si tu trouves quelque chose au péril de ta vie, ça peut ne servir à rien. »

Luo Wenzhou pensait avoir couvert aussi bien l'aspect émotionnel que rationnel, largement de quoi calmer ce gosse de Chen Zhen. Mais voilà qu'à peine vingt-quatre heures plus tard, il avait déjà des ennuis.

Il poussa brusquement l'assiette de crevettes décortiquées vers Fei Du.

— « Termine tranquillement. Quand t’as fini, tu débarrasses. J’ai une affaire urgente. »

Fei Du ne dit pas si ça lui allait ou non. Il ouvrit lentement une brique de thé noir au citron, en but une gorgée, trouva le goût à la fois acide et amer, franchement imbuvable pour un humain. Puis la posant de côté, il suivit des yeux, pensif, la silhouette pressée de Luo Wenzhou qui s'éloignait.

Luo Wenzhou avait les coordonnées de Chen Zhen, mais le numéro qui l’avait appelé ne figurait pas dans ses contacts. Alors qu'il filait en trombe vers le quartier du Marché aux Fleurs, il appela le Directeur Lu.

— « Oncle Lu, c'est moi. Pas le temps pour les papiers, tracez-moi deux numéros en urgence. »

Malgré un appel inattendu après le travail, son supérieur ne fut pas surpris.

— « Quels numéros ? Où es-tu ? »

Luo Wenzhou lui donna rapidement celui de Chen Zhen, puis l'inconnu.

Avant de raccrocher, le directeur demanda :

— « Tu peux garantir ta sécurité ? »
— « La sécurité, c’est mon domaine. »

Luo Wenzhou rit vaguement, tourna le volant et quitta la route de Nanping vers l'arrondissement Ouest.

La nuit était soudain devenue lourde et étouffante. La chaleur d'été oppressante. Des oiseaux fendaient parfois la mer de voitures, volant si bas qu'ils semblaient frôler le sol, signe qu'un orage approchait.

Le vendredi soir, les embouteillages duraient plus longtemps que d'habitude, mais c'était heureusement le dernier jour de la restriction de circulation. Le centre-ville s'animait pour le week-end. Les écrans LED géants de la verrière poursuivaient sans répit passants et voitures. La lueur électrique frappa la carrosserie de Luo Wenzhou avant de s'éteindre quand il pénétra enfin dans le dédale des rues de l'arrondissement.

Le Directeur Lu avait ses méthodes, ordonnées et efficaces. Peu après, un technicien rappela Luo Wenzhou, l'informant que le téléphone de Chen Zhen avait été localisé près de la rue Guanjing Ouest. Le numéro inconnu, tout proche, était enregistré sous un vrai nom. Une certaine Wu Xuechun.

— « Wu Xuechun ? » Luo Wenzhou marqua un temps, surpris. « Un vrai nom ? »
— « Oui. » Le technicien lui donna une réponse catégorique. « Je vous envoie les informations de sa carte d’identité dans un instant. »

Le GPS lui indiquant qu’il se trouvait près de la rue Guanjing Ouest, Luo Wenzhou ralentit. S’il avait osé se précipiter seul en pleine nuit, c’est parce qu’il était certain que Wang Hongliang n’oserait rien lui faire. Ce genre de type méprisait les plus faibles et rampait devant les plus forts. Pour lui, il n’existait que deux catégories : les fourmis qu’il pouvait écraser, et les puissants qu’il haïssait mais devant qui il devait se courber.

Luo Wenzhou, seul, n’était peut-être pas grand-chose. Mais son père n’était pas encore à la retraite.

Si Chen Zhen s'était retrouvé en danger en appelant à l'aide, ceux qui l'avaient intercepté savaient forcément qui il était. Le numéro laissé derrière serait facilement traçable. Wang Hongliang aurait dû comprendre qu’à partir de là, son arrivée n’était plus qu’une question de temps.

Normalement, il aurait dû le contacter de lui-même pour tâter le terrain et chercher une sortie officieuse.

Or, jusque-là, rien.

Luo Wenzhou comprit alors que peu importe ce qui s'était passé ce soir-là, il était probable que Wang Hongliang n'en savait rien. Ses hommes avaient peut-être agi de leur propre chef.

C'était risqué, mais aussi une opportunité.

Son téléphone vibra ; la fiche d'identité de Wu Xuechun. Il gara sa voiture au bout de la rue Guanjing Ouest.

La rue abritait des barbecues en plein air, un marché de nuit et des "massages spéciaux1", tout cela rassemblé sur une artère piétonne. Avec les stands de nourriture qui empiétaient partout, aucun véhicule, à l'exception d'une petite voiturette, ne pouvait y circuler.

L'air empestait la fumée des grillades. Des costauds, torse-nu, faisaient sauter des escargots de rivière dans de grands woks. Des "travailleuses" lourdement maquillées stationnaient aux coins de rue. Les vendeurs de brochettes ne désemplissaient pas, l'odeur des égouts revenait par bouffées, et à deux pas, des types ramassaient de l'huile usagée.

Balayant les environs du regard, Luo Wenzhou étouffa presque dans cette marée humaine. Il hésita, puis se dirigea vers un regroupement de chauffeurs clandestins.

La journée était finie pour eux ; ils jouaient aux cartes sur le capot d'une voiture.

— « Merde, comment tu la trouves, celle-là ? Allez, payez ! » jura un homme d'âge moyen.

Il tendit le bras pour une cigarette. Avant que ses camarades n'aient réagi, une main en glissa une entre ses doigts et l'alluma. Tous se retournèrent en même temps ; un grand type aux épaules larges, aux longues jambes et au visage agréable se tenait là.

C'était Luo Wenzhou.

— « Les gars, j'ai un truc à vous demander. »

Très poli, il sortit un paquet et le distribua, souriant :

— « Hier, ma voiture était interdite de circuler, alors je suis monté avec un de vos collègues. J'ai oublié dedans un contrat fraîchement signé. Ce n'est que du papier, aucune valeur pour vous, mais pour moi c'est vital. Si je le retrouve pas, je n'ai plus qu'à me suicider. »

Il marqua une pause théâtrale, puis assura :

— « Et bien sûr, vous ne m'aiderez pas pour rien. Je saurai être reconnaissant. »

Joignant le geste à la parole, il ouvrit son portefeuille et tendit à chacun un billet rouge flambant neuf.

— « Merci d'avance. Si vous me donnez l'info, je tiendrai parole. »

As de l'embrouille, il donna une description précise de la marque, du modèle et de l'allure extérieure du véhicule, mais demeura volontairement vague sur la plaque, ne prononçant que les deux premières lettres et le dernier chiffre. Il contourna mentalement le véhicule en décrivant aussi le conducteur par de larges gestes.

Les chauffeurs de taxi avaient leur propre organisation et divisions territoriales. Forts de ces informations, il leur fut facile de conclure après une discussion animée :

— « C'est pas ce sale gosse de Chen Zhen ? »

Luo Wenzhou ferma la bouche juste à temps, son regard flottant d’un air dubitatif d’une personne à l’autre, affichant juste ce qu’il fallait de confusion.

Appâtés par la récompense, les chauffeurs interrompirent leur partie et s'éparpillèrent dans le dédale des ruelles. Il alluma une cigarette, mais n'avait pas encore fini sa première bouffée qu'on lui transmit l'information : quelqu'un prétendait avoir vu la voiture de Chen Zhen, et fournissait l'emplacement exact ainsi que le numéro du jeune homme.

Le numéro, bien sûr, ne répondait pas. Il paya aussitôt et demanda qu'on le conduise à l'endroit indiqué.

C'était un parking extérieur, juste à la sortie de la rue Guanjing Ouest. Les places y étaient censées être attribuées, mais personne ne les surveillait. La berline d'occasion de Chen Zhen était garée au bord de la route, solitaire. Des gens allaient et venaient, mais aucun signe du propriétaire de la voiture.

La seule caméra avait été partiellement brisée par des voyous ; elle était hors service depuis longtemps.

L'homme qui lui avait donné le tuyau trouva la récompense trop facile, fit mine d'être désolé, puis partit interroger les alentours.

Seul, Luo Wenzhou fit le tour de la voiture. Près de la portière conducteur, des mégots jonchaient le sol, indice d'une nervosité marquée, comme si quelqu'un avait attendu là en fumant fiévreusement.

Il s'adossa à la portière et observa les environs.

Chen Zhen avait ignoré l'avertissement et agi seul. Il devait être fébrile.

Mais alors, pourquoi être resté là à fumer clope sur clope ? Des remords soudains ?

Ou bien... attendait-il quelqu'un ?

Son informateur revint en trottinant et lui glissa à voix basse :

— « Tu ferais mieux de laisser un mot sur sa voiture. Il te rappellera. La vendeuse de fringues là-bas l'a vu. Le gamin agissait bizarrement. Il est resté planté ici un bon moment, puis il est entré dans le Grand Immeuble de la Fortune. »
— « Le Grand Immeuble de la Fortune ? »
— « Juste là ! » L'homme désigna l'autre côté de la rue.

C'était un centre de divertissement brillamment éclairé, avec de grandes pancartes annonçant « Billard, Cartes, Massage, Karaoké » ; une file de voitures stationnait devant.

Luo Wenzhou envoya discrètement un message au Directeur Lu : « Quartier du Marché aux Fleurs Ouest, extrémité Est de la rue Guanjing, Grand Immeuble de la Fortune, demande de renforts. » Puis, congédiant l'informateur, il fit le tour du bâtiment.

Une fois le terrain en tête, il ébouriffa ses cheveux et entra d'un pas nonchalant.

Le hall était pavé de marbre, mais le grand lustre européen avait plusieurs ampoules grillées, plongeant l'ensemble dans une pénombre douteuse. Quelques jeunes désœuvrés, probablement des voyous, erraient en fumant, observant chaque entrant du coin de l'œil.

Il fit mine de ne rien remarquer. Se dirigeant droit vers le comptoir, il tapa du doigt sur le bois :

— « Une salle privée, j'attends des amis. »

Puis il saisit la carte des boissons, parcourant rapidement du regard la liste des alcools, majorés de cinq pour cent par rapport au prix du marché, et, feignant l'indifférence, en commanda une quantité excessive.

La réceptionniste, surprise de voir surgir un client plus riche que futé, s'empressa de noter la commande.

— « Monsieur, pourriez-vous parler un peu plus lentement… »

Mais il se tut brusquement. Intriguée, elle leva les yeux et sentit son regard chargé de sous-entendus. Il se pencha légèrement, baissant la voix :

— « Quel est le minimum pour faire venir quelques “employées” ? »

Après une hésitation, elle afficha un sourire complice, sortit un classeur de dessous le comptoir et le posa devant lui.

L'album dévoilait un flot de portraits, dont le talent artistique laissait à désirer. Tous les visages étaient ceux de tentatrices lourdement maquillées, dégageant une sensualité excessive et écœurante.

Luo Wenzhou feuilleta deux fois les pages, puis montra une irritation volontaire :

— « Elles sont tellement refaites et maquillées que même leurs mères ne les reconnaîtraient pas ! Vous n'avez pas des plus normales ? »

Elle s'apprêtait à répondre. Mais il se pencha encore un peu, comme pour tomber le masque et "montrer ce qu’il cherchait vraiment " :

— « Vous avez une certaine Wu Xuechun ? »

 

 

 


 1Massages spéciaux : (大保健 dà bǎojiàn) est une expression chinoise très codée. Littéralement, ça veut dire « grands soins de santé », mais dans l’usage courant, c’est une façon à peine voilée de parler de services sexuels tarifés, généralement proposés sous couvert de massage/spa.

 

 

 


 

🕵️‍♂️ Récapitulatif de l’enquête — Chapitre 16

 

Situation générale

🔸 Incident déclencheur : appel coupé de Chen Zhen, cri entendu via haut-parleur.
🔸 Lieu principal : quartier du Marché aux Fleurs Ouest, rue Guanjing Ouest, Grand Immeuble de la Fortune.
🔸 Temporalité : moins de 24 h après l’avertissement formel de Luo Wenzhou à Chen Zhen.

 

Victime / Personne en danger

🔸 Chen Zhen

    • Chauffeur de taxi clandestin.

    • Frère de Chen Yuan (victime précédente).

    • A dénoncé Wang Hongliang sans preuves solides.

    • A agi seul malgré l’interdiction explicite de Luo Wenzhou.

    • Comportement anormal avant disparition : nervosité, attente prolongée, mégots en grand nombre.

👉 Statut : disparu / probablement en danger.

 

Personnes d’intérêt

🔸 Wu Xuechun

    • Numéro inconnu ayant appelé Luo Wenzhou.

    • Numéro enregistré sous vrai nom, carte d’identité valide.

    • Localisée à proximité immédiate de Chen Zhen.

    • Lien avec le Grand Immeuble de la Fortune probable (employée ? intermédiaire ? appât ?).

🔸 Wang Hongliang

    • Cible initiale de la dénonciation.

    • Probablement non informé des événements de la soirée.

    • Forte probabilité que ses hommes aient agi sans son aval.

    • Profil : lâche face aux puissants, brutal envers les faibles.

 

Indices matériels et contextuels

🔸 Appel de détresse bref et interrompu.
🔸 Téléphone de Chen Zhen localisé rue Guanjing Ouest.
🔸 Voiture abandonnée :

    • Stationnée à l’écart.

    • Caméra de surveillance hors service.

    • Mégots au sol → attente longue, stress intense.

🔸 Témoignage indirect :

    • Chen Zhen vu entrant dans le Grand Immeuble de la Fortune.

 

Déductions de Luo Wenzhou

🔸 Chen Zhen attendait quelqu’un.
🔸 Le rendez-vous était probablement volontaire (pas une interception brutale).
🔸 Wu Xuechun pourrait être :

    • un leurre,

    • une messagère,

    • ou une “employée” utilisée comme point de contact.

🔸 Le lieu choisi permet :

    • anonymat,

    • contrôle,

    • disparition facile au milieu du bruit et de la foule.

 

Risques identifiés

🔸 Chen Zhen vivant mais retenu.
🔸 Violence déjà exercée (cri).
🔸 Absence de supervision policière immédiate.
🔸 Zone grise légale (divertissements, prostitution, faux commerces).

 

Actions en cours

🔸 Localisation téléphonique effectuée.
🔸 Demande officielle de renforts envoyée au Directeur Lu.
🔸Infiltration solo de Luo Wenzhou dans le bâtiment.
🔸 Approche sous couverture (client fortuné).

 

Questions ouvertes

🔸 Wu Xuechun agit-elle de son propre chef ?
🔸 Chen Zhen est-il encore en vie ?
🔸 Qui a donné l’ordre réel ?
🔸 Le Grand Immeuble de la Fortune sert-il de base ponctuelle à Wang Hongliang ?

 

 

 


 

 

 

 

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