Top Edge : Chapitre 63 - Un mobile suffit à faire une preuve ?
Indépendamment de l’état actuel de Shen Siwei et de Klet, les débris du radiateur photonique éparpillés au sol donnaient une impression franchement anormale, quel que soit l’angle sous lequel on les regardait.
Les deux gardes postés à la porte s’avancèrent immédiatement, se plaçant devant Rita pour la protéger. Mais elle se contenta de dire :
— Attendez dehors.
Puis elle passa entre eux et entra dans la salle polyvalente. Sa cape noire traînant derrière elle, elle s’approcha du couple, s’arrêtant à environ un mètre.
— Je sais qui est le meurtrier.
Son visage était parfaitement neutre, impossible de deviner ses intentions. Shen Siwei et Klet échangèrent un regard, puis se relevèrent tous les deux. Le soldat tapota la poussière sur ses mains et, suivant son entrée en matière, demanda :
— Qui ?
— Adolf.
Rita remua à peine les lèvres, lâchant le nom sans détour.
Inattendu, mais pas totalement surprenant.
— Quand Miller est mort, rappela Shen Siwei, Adolf était avec moi du début à la fin.
— Il pouvait très bien charger quelqu’un d’autre de s’en occuper, répondit-elle.
— Vous avez des preuves ? demanda le capitaine.
— Il avait un mobile.
Sa voix resta parfaitement stable, comme si elle en était absolument certaine.
— Adolf a toujours voulu élargir le champ d’activité du groupe, mais Miller s’y est toujours opposé. D’après ce que je sais, Adolf avait déjà soudoyé les trois plus hauts responsables et comptait forcer son père à quitter le pouvoir.
Shen Siwei se souvint des conflits familiaux mentionnés dans le journal d’Amor. Adolf raisonnait en homme d’affaires : les embryons artificiels promettaient des profits colossaux. Miller, lui, rejetait catégoriquement cette idée pour des raisons politiques. Rita avait soutenu Adolf sur ce dossier parce qu’elle voulait un enfant. Et maintenant, elle l’accusait sans détour. Ses motivations méritaient qu’on s’y attarde.
— Un mobile suffit à faire une preuve ?
Klet tourna la tête vers Shen Siwei, l’agacement à peine voilé.
Ce dernier comprit qu’il ne faisait que relâcher sa frustration. Il ne répondit pas et poursuivit calmement :
— S’il avait déjà soudoyé les trois hauts responsables, pourquoi tuer Miller ?
—
Parce que Miller n’aurait jamais accepté de céder sa place de son plein
gré, répondit Rita. Il utilisait toutes sortes de moyens médicaux pour
prolonger sa vie, uniquement pour rester le plus longtemps possible à la
tête du pouvoir.
— Donc Adolf a compris qu’il ne pourrait pas le
faire tomber autrement, et il a choisi une solution radicale ? demanda
Shen Siwei.
L’hypothèse tenait debout.
— Quand
quelqu’un a fait irruption au sommet aujourd’hui, reprit Rita d’un ton
plat, jetant un regard à Klet où perçait son aversion pour cet enfant
illégitime sorti de nulle part, j’ai entendu dire qu’Adolf dirigeait
tout à l’extérieur.
— Oui, confirma le soldat.
— Tu ne trouves pas ça étrange ?
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Son père était à l’intérieur. Pourquoi aurait-il pris les choses en main ?
Shen Siwei se rappela qu’Adolf s’était effectivement avancé naturellement, sans même s’interroger sur l’absence de Miller. Logiquement, le chef de famille aurait dû sortir en personne. Le fait qu’il ne se soit pas montré, alors qu’un intrus avait pénétré au sommet, n’avait aucun sens. Et le comportement d’Adolf donnait l’impression qu’il savait pertinemment que Miller ne sortirait pas.
Sous cet angle, ses soupçons prenaient du poids.
Shen Siwei mit provisoirement ses doutes de côté.
— Avez-vous parlé de tout ça à l’officier de sécurité ?
— Non, répondit Rita. C’est un ami d’Adolf.
À cet instant, il comprit parfaitement pourquoi elle était venue les voir.
Elle n’avait pas d’enfants, venait d’arriver dans cette famille, et son seul véritable soutien était Miller. Si elle voulait un enfant, c’était précisément pour éviter une situation comme celle-ci : être évincée par Adolf du jour au lendemain.
— Vous voulez qu’on vous aide, dit Shen Siwei sans détour.
— Et vous avez aussi besoin de mon aide, répliqua Rita.
Elle hésita un bref instant. En arrivant ici, elle s’était rendu compte que les deux hommes n’avaient, à première vue, pas réellement besoin d’elle. Mais en politique, les alliés supplémentaires n’étaient jamais de trop.
Shen Siwei jeta un coup d’œil à Klet qui n’exprima aucune objection.
— Vous voulez que j’utilise nos réseaux pour faire savoir aux civils qu’Adolf est le meurtrier de Miller, c’est ça ?
— Oui.
Rita ajouta aussitôt :
— Je connais votre situation. Je peux vous fournir un masque à oxygène.
— Ça ne sera pas nécessaire, répondit le soldat avec désinvolture.
Puis, plus sérieux :
— Mais je dois vous prévenir. Vos soupçons seuls ne suffisent pas à prouver qu’Adolf est le coupable. Si on rend ça public sans préparation, l’opinion peut se retourner en un instant.
Shen Siwei avait vu de ses propres yeux à quel point Adolf savait manipuler. La moindre faille serait exploitée.
— Alors que proposez-vous ? demanda-t-elle.
— Nous voulons établir que la mort de Miller est un suicide.
Shen Siwei ne chercha pas à le cacher. Avec l’aide de Rita, faire reconnaître un suicide serait bien plus simple. Il ne révéla toutefois pas tout son plan.
— Réfléchissez-y d’abord.
— Impossible.
Elle fronça les sourcils, exactement comme il s’y attendait.
— Miller n’envisageait pas de mourir. Il n’a rien préparé pour l’héritage. Aujourd’hui, l’essentiel de la fortune est déjà entre les mains d’Adolf. Je n’ai aucune chance face à lui.
Elle marqua une pause, puis regarda Klet.
— Et pour toi, c’est pareil. Tu n’auras même pas les miettes.
— Qui a envie de tes miettes ? lâcha Klet avec impatience.
— Réfléchissez-y mieux, reprit Shen Siwei calmement. Vous n’avez pas les cartes en main.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda Rita, la tension visible.
— Si vous refusez de coopérer, vous l’avez dit vous-même, vous ne pourrez jamais battre Adolf.
Sa voix resta posée.
— Je suis le seul capable de l’abattre. Vous devez travailler avec moi.
— Ne vaudrait-il pas mieux en faire directement le meurtrier ? objecta Rita.
Le verbe « faire » trahissait bien son manque de certitude absolue. Qu’il soit réellement coupable ou non importait peu : de son point de vue, Adolf devait porter ce crime.
Ils étaient à armes égales pour se renvoyer la responsabilité. Mais elle voyait trop court, focalisée sur ses intérêts immédiats, incapable d’anticiper les conséquences à long terme.
— Je vous l’ai déjà dit, répondit le soldat. Sans preuve solide, faire d’Adolf le meurtrier est extrêmement risqué. La solution la plus sûre, pour l’instant, c’est d’établir le suicide de Miller. C’est notre meilleure chance de retourner la situation.
Rita baissa les yeux, réfléchit longuement, puis fronça légèrement les sourcils.
— Quand vous parlez de « retourner la situation », qu’est-ce que vous entendez par là ?
Elle venait enfin de saisir la logique de Shen Siwei.
Honnêtement, s’il avait fallu plus de temps pour qu’elle comprenne, il aurait sérieusement douté de l’intérêt de coopérer avec elle. Avoir des alliés, oui, mais encore fallait-il qu’ils soient capables de voir plus loin que le bout de leur nez.
— Votre statut de Première dame est déjà compromis, lâcha le capitaine, comme s’il parlait de la météo.
Rita inspira profondément, maîtrisant ses émotions.
— Donc, quand vous dites que je n’ai pas le choix, vous voulez dire que ma position n’est plus garantie.
— Si Adolf prend le pouvoir, vous perdrez tout, répondit Shen Siwei.
Votre statut comme votre fortune. Si vous vous rangez de mon côté, je
peux au moins garantir que ce qui vous appartient légitimement ne vous
sera pas arraché.
Après la chute éventuelle du gouvernement Marg, Rita ne serait qu’une citoyenne ordinaire. Mais même si les Rossignols échouaient et qu’Adolf s’imposait, son sort serait exactement le même.
Autrement dit, son destin avait été scellé au moment où son mari était mort.
Si elle était intelligente, elle comprendrait qu’en politique, l’ennemi de son ennemi est un allié et que coopérer avec Shen Siwei était la seule option rentable.
Rita laissa échapper un soupir.
— Que voulez-vous que je fasse ?
Elle avait clairement choisi de céder.
—
La mort de Miller n’a pas été reconnue comme un suicide à cause des
somnifères retrouvés dans son sang, expliqua Shen Siwei. Vous n’avez
qu’à témoigner qu’il les prenait volontairement. Ça suffira à réduire
Adolf au silence.
— Mais il vaudrait peut-être mieux l’accuser
directement, insista Rita, à contrecœur. Si on prouve que c’est un
suicide, on l’empêche seulement d’atteindre son objectif. Si on en fait
le meurtrier, on s’en débarrasse une bonne fois pour toutes.
— Si c’était si simple de s’en débarrasser, répondit Shen Siwei, pourquoi seriez-vous venue me demander de l’aide ?
— … Très bien.
Elle finit par céder complètement.
Ils quittèrent la salle polyvalente et traversèrent le long couloir menant au bâtiment principal. Avec Rita à leurs côtés, aucun garde n’osa arrêter les deux hommes, même si tous affichaient un air perplexe.
La résidence privée de Miller était immense. Il fallut plusieurs minutes pour rejoindre le bâtiment principal depuis l’annexe. Par la fenêtre, Shen Siwei aperçut des véhicules de sécurité stationnés sur la pelouse. De toute évidence, Adolf était en train de discuter avec les responsables de la meilleure façon de les faire passer, lui et Klet, pour les coupables.
— Au fait…
Rita, qui marchait devant, tourna soudain la tête.
— Vous n’êtes pas curieux de savoir qui est le véritable meurtrier ?
Prétendre qu’il ne l’était pas serait mentir. Mais pour l’instant, Shen Siwei pouvait être certain d’une chose : Rita n’était pas la coupable.
La mort de Miller ne lui apportait strictement rien. Si elle avait été la meurtrière, elle aurait simplement falsifié un testament, au lieu de laisser derrière elle une note de suicide inutile.
D’ailleurs, cette note était elle-même étrange.
Si le but avait été de faire passer la mort pour un suicide, il existait des raisons bien plus crédibles, l’incapacité à supporter la pression publique, par exemple. Cette confession de culpabilité, en revanche, sonnait faux. Miller n’aurait jamais éprouvé de remords.
— Une fois que vous aurez atteint votre objectif, reprit Rita sans attendre sa réponse, pourrez-vous m’aider à découvrir qui l’a tué ?
Shen Siwei, lui aussi intrigué, acquiesça.
— D’accord.
À côté de lui, Klet, tout aussi intéressé mais peu enclin à parler avec Rita, demanda :
— À part Adolf, qui soupçonnes-tu ?
Rita reporta son regard droit devant elle et continua d’avancer vers le bâtiment principal.
— Toutes les personnes présentes dans ce manoir.
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