Silent Reading : Chapitre 22 - Julien XXII
Luo Wenzhou poussa la porte en réfléchissant. Ce n’est qu’en entendant les mots de son adjoint qu’il leva brusquement la tête, surpris.
— « Qu’est-ce qui se passe encore ? »
Tao Ran n’avait pas le loisir de débattre du complexe de super-héros du « Capitaine Chine » Luo. Le front plissé, il annonça :
— « La cravate que Maître Liu a apportée porte les empreintes digitales de Zhang Donglai. La première analyse indique qu’elle correspond aux marques de strangulation retrouvées sur le cou de la victime. Il y a de petites traces de sang dessus, la peau de He Zhongyi a été éraflée lorsqu’il a été étranglé. Les experts promettent les résultats ADN pour demain matin au plus tôt. Les médecins légistes disent qu’il est très probable que ce soit l’arme du crime. »
Luo Wenzhou, silencieux, leva les yeux vers l’horloge : il était presque minuit.
— « Va le chercher, » dit-il. « À mon avis, il n’est pas encore parti. Et si c’est le cas, il vient tout juste de le faire. On peut le rattraper. »
Fei Du, en effet, n’était pas parti.
Après sa déposition, il était retourné s’asseoir auprès de Wang Xiujuan.
Peut-être parce qu’elle n’était plus seule, ou parce que la lumière du Commissariat Central dans la nuit lui redonnait un peu d’espoir, son humeur s’était sensiblement adoucie. Elle pouvait même échanger quelques mots avec le jeune président.
— « Avant que tu arrives, je crois que j’ai vu cet homme de cet après-midi, là… Comment s’appelle-t-il déjà ? »
Elle parlait de Maître Liu. Incapable de se souvenir de son rôle, elle s’interrompit, l’esprit confus, puis passa outre :
— « Ils ont trouvé de nouvelles preuves ? »
Assise dans un fauteuil confortable, elle paraissait presque paisible. Fei Du, lui, n’était pas aussi à l’aise : il n’avait nulle part où poser ses jambes, et son orgueil l’empêchait de se recroqueviller. Il se tenait donc raide, tordu sur sa chaise, jusqu’à ce que ses jambes s’engourdissent. Il finit par les tapoter distraitement.
— « C’est possible. Quels sont vos plans une fois qu’ils auront arrêté le tueur ? Vous rentrerez chez vous ? »
Les paupières de Wang Xiujuan s’abaissèrent. Elle ne répondit pas, se contentant d’observer sa main qui tapotait sa jambe.
— « Tu n’es pas policier, pas vrai ? Il est tard. Tu devrais rentrer. »
Fei Du ne ressentait aucune fatigue, ses jambes engourdies mises à part. Pour les jeunes fêtards, c’était l’heure où la nuit ne faisait que commencer ; celle où, lui, d’ordinaire, était le plus alerte.
Hélas, il n’y avait aucune beauté à ses côtés ce soir : seulement une femme maigre et desséchée. Mais il traitait les dames comme des demoiselles, avec cette courtoisie polie et impeccable dont il savait si bien se draper. Une élégance cultivée, parfois soigneusement dépourvue de toute luxure.
— « Ce n’est rien. Je vais rester un peu avec vous », répondit-il. « Ma mère est morte quand j’étais enfant. Elle était constamment malade, sous traitement, incapable de travailler. Mon père, absorbé par ses affaires, était rarement à la maison. Quant à moi, j’étudiais loin de chez nous et je vivais chez une gouvernante en semaine. Je ne rentrais qu’une fois par semaine pour la voir. »
Elle le regarda, timidement :
— « Un si beau jeune homme ! Ta mère devait t’adorer. Elle devait attendre ton retour chaque jour avec impatience. Pour une mère qui n’a pas de grands talents, la seule joie qui lui reste, c’est de voir grandir un enfant comme toi. »
Fei Du lui sourit, imperturbable :
— « Oui. »
En relevant la tête, il aperçut Luo Wenzhou et Tao Ran, les traits tirés par les heures supplémentaires, qui approchaient. L’adjoint lui fit signe de la main.
Fei Du s’avança tranquillement, un sourire paresseux au coin des lèvres.
— « Ge, alors, ce rendez-vous ? »
Fidèle à sa promesse, il se muait en petit frère taquin mais bien élevé.
—
« N’en parle pas, » fit Tao Ran d’un geste excédé. Il jeta un coup
d’œil à Wang Xiujuan, toujours attentive, et indiqua d’un mouvement de
tête au jeune homme de les suivre à l’écart. « Viens un instant, j’ai
besoin que tu me confirmes certaines choses. »
— « Qu’est-ce qu’il y
a ? » demanda Fei Du d’un ton nonchalant, le suivant sans se presser. «
Tu t’es enfin rendu compte qu’il n’y a pas d’avenir dans la police ? Je
t’ai toujours dit que même le gars qui vend des you tiao¹ à la cantine de mon entreprise gagne plus que ton capitaine. »
Criblé d’aiguillons à chaque phrase sans avoir ouvert la bouche, le Capitaine Luo n’éprouvait plus qu’une chose : la faim. Il héla l’officier de garde et lui tendit quelques billets.
— « Va à la supérette et ramène des you tiao. »
Wang Xiujuan tendit le cou, suivant des yeux Fei Du qui s’éloignait. Assise dans un coin, elle semblait figée. Ses larmes avaient séché, et un mince voile de lumière, glacé comme le reflet de la nuit dehors, s’était déposé sur ses yeux.
Soudain, son téléphone sonna. Un vieux modèle, bon pour la casse, qui ne servait plus qu’à recevoir des appels.
Elle frissonna et décrocha précipitamment.
— « Allô ? »
Un souffle parasité grésilla dans l’écouteur, puis une voix étrangère, calme et légèrement déformée, s’éleva :
— « Vous avez vu cet avocat ? Il avait accepté de défendre ce fils à papa, mais sa conscience l’a poussé à faire un signalement au milieu de la nuit. La police connaît maintenant l’identité du meurtrier. Ils doivent être bien occupés, n’est-ce pas ? Des preuves irréfutables ne restent jamais cachées. Alors… êtes-vous prête à me croire ? »
Les lèvres gercées de la fragile mère tremblèrent. Dans un souffle à peine audible, elle demanda :
— « Qui êtes-vous ? »
— « Je suis celui qui vous aide, » répondit la voix. « Le monde
extérieur est trop compliqué pour vous. S’ils sont gentils avec vous,
c’est seulement parce qu’ils craignent que vous parliez. Le meurtrier a
des relations puissantes, ils n’osent pas l’arrêter. »
Les yeux de Wang Xiujuan s’écarquillèrent peu à peu.
La voix étrangère reprit, tranchante :
— « Vous êtes prête ? »
⸻
Pendant ce temps, Tao Ran avait entraîné Fei Du dans son bureau. Il sortit quelques photos en gros plan et alla droit au but :
— « Tu as déjà vu cette cravate ? »
Fei Du y jeta un coup d’œil.
— « On en trouve partout. Tout le monde en a une. »
— « Zhang Donglai aussi ? »
Fei Du se figea, le sourire s’effaçant.
— « Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Luo Wenzhou, observateur attentif, se dit que ce sale gosse avait décidément l’esprit affûté ; dommage qu’il l’utilise pour des bêtises.
— « Tu le sais déjà. »
Le jeune homme hésita un instant, reprit les photos et les examina attentivement.
—
« Il en a une de cette marque. Si je me souviens bien, c’était un
cadeau de Zhang Ting. Pas vraiment son style, mais il la met parfois
pour faire bonne impression auprès de son père. Quelqu’un l’a vue et
s’est moqué de lui pendant des semaines. Lao-Zhang n’est pas fiable,
mais il adore sa sœur. Il s’en plaint tout le temps, mais il n’a jamais
eu le cœur de jeter ce qu’elle lui offre. Pourquoi, qu’a-t-elle, cette
cravate ? »
— « Elle a été retrouvée coincée entre les sièges de sa
voiture. Elle porte ses empreintes. Nous pensons que c’est l’arme du
crime », dit Tao Ran à voix basse. « Aide-nous : le 20 mai, au Manoir
Chengguang, la portait-il ? »
— « Non. Ça devrait apparaître sur les caméras de sécurité. »
— « Le 20 était un jour de travail, » reprit l’adjoint. « Il aurait pu
la porter dans la journée, puis l’enlever le soir et la laisser dans sa
voiture ou dans sa poche. »
— « Ça, je ne sais pas », répondit le
Président Fei, le front plissé. Puis, comme s’il venait d’y penser : «
Les empreintes digitales de Zhang Donglai sont-elles les seules sur la
cravate ? »
L’expression de Tao Ran se troubla un instant, ce qui suffit à Fei Du pour comprendre.
Il resta silencieux, son sourire habituel s’éteignant peu à peu. Puis il déclara, lentement :
— « Zhang Donglai ne peut pas être le meurtrier. Si ses empreintes sont les seules sur la cravate, cela signifie que le véritable coupable, en la trouvant ou en la subtilisant, avait déjà prévu de le faire accuser. »
Son ton restait calme, ses mots mesurés, mais Tao Ran devinait la colère contenue sous la surface.
Depuis qu’il avait été appelé pour vérifier l’alibi de Zhang Donglai, Fei Du avait affiché l’indifférence d’un simple observateur. Même lorsqu’il avait accompagné Zhang Ting deux fois au Commissariat Central. Il ne s’était jamais emporté, ni même soucié de l’avancée de l’enquête ou de si son ami avait été lavé de tout soupçon.
—
« Je ne m’attendais pas à te voir t’emporter pour Zhang Donglai… Je
pensais… » Tao Ran hésita, cherchant ses mots. « Je ne pensais pas que
vous étiez si proches. Au début, on aurait dit que ça te laissait
indifférent. »
— « Je ne suis pas en colère. Je trouve seulement que certains ont été un peu trop zélés », répondit Fei Du.
Son sourire était feutré, presque aimable, avant de lâcher :
— « Donne-moi un peu d’huile de sésame goût café pour me concentrer. »
Tao Ran resta coi : le Président Fei, « pas en colère », affichait une sincérité désarmante, inconscient de l’absurdité de sa demande.
⸻
Après avoir avalé une tasse de café instantané avec la mine d’un martyr, Fei Du poussa un soupir et demanda :
— « Quand vous avez relâché Zhang Donglai faute de preuves, vous aviez déjà des éléments prouvant son innocence, n’est-ce pas ? »
Tao Ran resta bouche bée. À côté, Luo Wenzhou acquiesça :
—
« Exact. L’ADN sur les mégots que tu nous as envoyés correspondait à
celui de He Zhongyi. On a suivi la piste : il avait pris un bus et
quitté le Manoir Chengguang. Il n’a pas été tué dans le club. À ce
moment-là, Zhang Donglai faisait encore la fête là-bas. Son alibi est
solide. Si nous n’avons pas clarifié les choses au moment de sa
libération, c’est parce que je soupçonnais que le meurtrier suivait
l’enquête de près. En le relâchant de façon ambiguë, on espérait qu’il
bougerait. Et effectivement, il nous a livré cette cravate. »
— « Si
le meurtrier a pu suivre l’affaire d’aussi près et placer l’arme dans la
voiture de Zhang Donglai sans attirer l’attention, alors c’est
forcément quelqu’un qui était présent quand on l’a sorti de sa cellule.
En dehors de Zhang Ting et de Maître Liu, tous ces gens étaient aussi au
Manoir Chengguang ce soir-là. » Fei Du croisa les jambes, mi-assis sur
le bureau de Tao Ran. « Et parmi nous, celui qui est le plus concerné,
c’est moi. Je suis donc le suspect idéal, non ? »
— « Pas vraiment »,
répliqua Luo Wenzhou sans hésiter. « Tu étais incapable de retrouver
ton chemin dans le dédale de l’arrondissement Ouest. Transporter un
cadavre jusque-là aurait été trop compliqué pour toi. »
Fei Du ne répondit pas. Son ex-rival enchaîna, imperturbable :
— « Ça suffit, Président Fei. On sait que tu es “riche et vertueux” et que tu peux t’offrir des you tiao. La bannière de soie est déjà en route. Alors arrête ton cinéma et parle sérieusement. »
Tao Ran, décontenancé, les regarda tour à tour. Qu’est-ce qui s’était passé pendant sa courte absence ?
Fei Du fixa Luo Wenzhou sans expression. Peut-être l’écorchait-il intérieurement, mais il resta impassible.
— « En dehors de moi, celui qui comprend le mieux cette affaire, c’est Maître Liu. Toute cette histoire de cravate pourrait être un montage de sa part. Mais il n’a jamais eu de contact direct avec Zhang Donglai, et il aurait été difficile pour lui d’obtenir cette cravate. En revanche, Maître Liu travaille directement pour Zhang Ting, et c’est elle qui correspond le mieux au profil. De plus, elle a eu des échanges rapprochés avec He Zhongyi. Vous devriez vérifier son alibi. »
Il marqua une pause.
—
« Et il y a une quatrième personne : le petit ami de Zhang Ting, Zhao
Haochang. Un conseiller juridique réputé, spécialisé dans les
fusions-acquisitions. C’est lui qui a recommandé Maître Liu, et il
l’accompagnait aujourd’hui. Le soir du meurtre, il était au Manoir, puis
il est parti après le dîner. »
— « Tu es sûr qu’il est parti après le dîner ? » demanda Luo Wenzhou.
Les lèvres de Fei Du tressaillirent, un léger sourire ambigu flottant sur son visage.
— « Qu’en penses-tu ? Tu participerais à des “festivités nocturnes” devant ton futur beau-frère ? »
Luo Wenzhou pesta intérieurement : Petit morveux !
— « Peux-tu me dire approximativement où He Zhongyi est allé après avoir quitté le Manoir Chengguang ? » demanda Fei Du.
Tao Ran regarda Luo Wenzhou, qui hocha la tête.
— « Il est descendu du bus au carrefour de Wenchang. Après ça, on a perdu sa trace. »
Fei Du sortit un étui en cuir de sa poche, feuilleta quelques cartes et en tira une :
Cabinet d’avocats Rongshun
Zhao Haochang – Associé (2ᵉ niveau)
3ᵉ étage, Centre Jinlong, 103 rue Wenchang, arrondissement Anping, Yancheng
Tao Ran se leva d’un bond.
— « C’est lui ! »
Mais Luo Wenzhou se caressa le menton, pensif. Il avait le pressentiment que l’affaire n’était pas si simple.
—
« Ne nous emballons pas. On n’a pas assez de preuves. Ce n’est pas
parce que He Zhongyi est descendu à Wenchang et qu’un avocat y travaille
que c’est forcément le meurtrier. On a quoi d’autre ? »
— « Quand
He Zhongyi est arrivé en ville, un mystérieux individu lui a donné cent
mille yuans », répondit Fei Du. « Si c’était Zhao Haochang, il y avait
déjà un lien entre eux. Comme He Zhongyi quittait sa ville natale pour
la première fois, Zhao Haochang a pu s’y rendre auparavant. Montrez sa
photo à Wang Xiujuan et voyez si elle le reconnaît. »
Luo Wenzhou attrapa son téléphone et appela Lang Qiao.
— « La mère de la victime attend toujours les résultats ? Si elle ne dort pas encore, fais-la venir dans mon bureau. »
— « Reçu. »
⸻
Un quart d’heure plus tard, Luo Wenzhou avait fait le point sur toutes les pistes, mais Lang Qiao n’était toujours pas revenu avec Wang Xiujuan. Il leva les yeux, les paupières lourdes.
Et soudain, sa subordonnée déboula, le souffle court :
— « Patron, la mère de He Zhongyi n’est plus là ! Je ne sais pas où elle est passée ! »
Est ce qu'on se rapproche enfin du tueur ?
1. You tiao : (油條 – yóutiáo) littéralement en français « long morceau frit », est un long beignet cuit à l’huile végétale, qui apparaît souvent à la table des Chinois lors du petit déjeuner.
Vous pouvez me retrouver sur : Instagram - TikTok - Wattpad - AO3 - Nocteller



Commentaires
Enregistrer un commentaire