Silent Reading : Chapitre 25 - Julien XXV

 

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À quarante-cinq secondes de la fin du compte à rebours, toute la Canopée Céleste se figea soudain. Puis, sous les regards médusés de la foule, la photographie d’un jeune homme s’y déploya.

Il paraissait dix-huit ou dix-neuf ans, l’air très ordinaire, un peu hâlé, la posture face à l’objectif empreinte de prudence. Mais il souriait largement, dévoilant toutes ses dents blanches. Le regard de la femme perchée sur le toit croisa sans prévenir ce sourire éclatant. Elle s’immobilisa : une jambe dedans, l’autre déjà passée par-dessus la rambarde, les « ailes » fixées dans son dos battant sous le vent nocturne.

Ce que la femme voyait, toutes les personnes massées sur la place centrale pour assister à la répétition de la cérémonie de clôture le voyaient aussi. Luo Wenzhou venait de terminer l’inspection d’un bâtiment et sortait. En levant la tête, il aperçut ce changement dans le ciel. Ses pas dérapèrent, et il manqua de dévaler les marches de l’entrée.

Un policier à ses côtés inspira violemment.

— « Capitaine Luo, les droits de diffusion ont dû être rachetés, ils peuvent vraiment changer ça comme ça ? C’est… »
— « Tais-toi ! » ordonna Luo Wenzhou sans ralentir.

Il leva son talkie-walkie.

— « Groupe 1, répondez. Avez-vous trouvé la voiture ? Notez tous les carrefours. Si le conducteur apparaît, arrêtez-le immédiatement. Transmettez à Fei Du la marque, le modèle et l’immatriculation, qu’il les affiche à l’écran. Encouragez les gens à appeler. »

Au même moment, dans la salle de contrôle du Centre de Commerce, l’effervescence était telle que les techniciens n’avaient même plus le temps de poser les pieds au sol.

— « L’enregistreur est branché ? »
— « Où est le processeur vidéo ? »
— « Lumières, lumières… Hé, attention au câble ! »

Au milieu de ce vacarme, Fei Du réprimait l’envie de faire les cent pas, s’obligeant à rester immobile dans un coin. Sa chaussure en cuir, tachée à un moment donné, battait doucement le sol. Il semblait que le monde tout entier vibrait d’une mélodie nonchalante dont il pouvait, à tout instant, capter le rythme pour se couper du tumulte ambiant.

Soudain, les projecteurs s’allumèrent face à lui, et il leva les yeux.

— « Président Fei, l’équipement est prêt ! »

La femme sur le toit contemplait avec avidité la photo du garçon.

En vérité, c’était étrange. Son visage était banal, personne ne se serait retourné sur lui dans la rue. Mais à ses yeux, il était d’une tendresse indicible. Son menton carré était adorable, ses yeux trop écartés, ses sourcils clairsemés, même ses deux incisives légèrement espacées ; tout en lui était adorable. Elle aurait pu le regarder dix mille ans sans jamais se lasser.

Malheureusement, elle ne le pouvait plus.

À cette pensée, ses souvenirs remontèrent comme une marée lente mais implacable. Peu à peu, la lueur dans ses yeux s’éteignit, engloutie comme un récif obstiné sous la houle. Elle releva la tête, essuya ses yeux, et se rappela : Zhongyi n’était plus.

Elle serra les dents, prête à passer l’autre jambe par-dessus, espérant le rejoindre « de l’autre côté ».

À cet instant précis, l’image sur le Ciel de l’Est se dissipa, laissant place à une vidéo.

Le décor improvisé n’était qu’un mur d’un blanc éclatant ; plusieurs projecteurs disposés en biais rendaient la lumière aveuglante. Un jeune homme vêtu de noir apparut au centre de l’écran. Sans doute parce que l’installation avait été précipitée, le ratio semblait déformé, étirant légèrement sa silhouette.

C’était le jeune homme à qui elle avait voulu dire adieu, mais qu’elle n’avait pas pu attendre.

Il toucha doucement le microphone et prit la parole :

— « Bonjour, tantine. Je n’ai eu aucune nouvelle de vous. Pour moi, c’est la meilleure des nouvelles. Je voudrais tenter de vous adresser quelques mots de cette manière. Si vous m’entendez, accordez-moi deux minutes, je vous en prie. »

Wang Xiujuan contempla l’écran, pétrifiée. Ses pensées se dispersèrent, et elle hocha machinalement la tête, avant de se rappeler qu’il ne pouvait pas la voir.

Luo Wenzhou traversait la place, l’oreillette gauche saturée par les rapports des équipes, l’oreille droite tendue au moindre bruit alentour.

Multitâche, il lançait ses ordres :

— « Trouvez du monde pour maintenir l’ordre sur la place centrale. Si on manque d’hommes, réquisitionnez les agents de sécurité. Que personne ne crie quoi que ce soit qui puisse la perturber. »

Sur l’écran géant, Fei Du poursuivait calmement :

— « Tantine, si ma mère était encore en vie, elle aurait à peu près votre âge. »

Ces mots attirèrent malgré lui le regard de Luo Wenzhou. Mais ses pas ne ralentirent pas ; il traversa la place à grandes enjambées, fonçant vers l’immeuble suivant.

— « Groupe 3, les toits donnant sur la rue sont tous équipés de caméras de surveillance, allez vérifier sur place, ne perdez pas de temps. Tao Ran, fais dégager la circulation de ce côté. Groupe 4, avec moi au bâtiment Gémeaux Est, certains étages sont encore en travaux. »

La voix de Fei Du, posée mais éreintée, continuait :

— « …Je rentrais plus souvent que Zhongyi. Après tout, lui devait économiser chaque sou pour vos soins, alors que moi, simple étudiant, j’étais libre. Chaque week-end, elle changeait les fleurs, préparait mes plats préférés, nettoyait ma chambre, aérait ma couette… Elle refusait d’engager une aide, elle voulait tout faire elle-même. Est-ce que vous, vous aériez aussi la couette de Zhongyi ? »

À bout de forces, Wang Xiujuan laissa échapper un long sanglot, que le vent emporta.

Cette plainte, portée du toit par la brise, frôla les tempes ruisselantes de Luo Wenzhou comme un soupir venu d’ailleurs.

— « Mais un jour, je suis rentré plein d’espoir, et le vase ne contenait plus qu’un tas de branches sèches. Les rideaux étaient tirés, et l’air saturé d’une odeur de mort. Tremblant, je suis allé jusqu’à sa chambre. Ce que j’ai trouvé, ce n’était pas une couette propre, mais son corps sans vie. »

Fei Du marqua une pause.

— « Vous m’avez dit que ma mère devait attendre mon retour chaque jour avec impatience. Mais à l’époque, le policier chargé de l’enquête m’a confié que, la veille même, elle s’était donné la mort. Je rentrais toujours à la même heure. Elle le savait. »

Il inclina légèrement la tête, les yeux fixes sur la caméra :

— « Maman, j’ai toujours voulu te poser une question. Quel genre de mère choisirait ce moment-là, laissant volontairement son cadavre à son enfant ? J’ai pensé chaque jour à comment être bon envers toi, à comment te rendre heureuse, à économiser pour payer tes soins, rembourser celui qui m’avait prêté de l’argent pour l’opération... Je n’ai pas encore rendu cet argent, et maintenant je suis seul dans une chambre froide, sans pouvoir rentrer à la maison. Tu comptes m’abandonner ici ? Si vous êtes toutes si cruelles, pourquoi avoir fait semblant de nous aimer auparavant ? »

Perchée sur la rambarde, Wang Xiujuan se recroquevilla lentement.

Fei Du s’arrêta un instant, toucha de nouveau le micro et compta silencieusement jusqu’à cinq.

Au même moment, dans un coin de l’image, apparurent la marque, le modèle et l’immatriculation du véhicule suspect. La mère éplorée n’avait pas le niveau d’instruction pour déchiffrer ces suites de lettres et de chiffres, mais les passants autour d’elle les lurent et, l’un après l’autre, sortirent leurs téléphones pour transmettre l’information à leurs proches.

— « Capitaine Luo, l’équipe de construction du Gémeaux dit qu’elle profite du week-end pour rénover le système électrique de l’immeuble. Ils ont coupé le courant il y a plus d’une heure. »

Le dos de Luo Wenzhou ruisselait de sueur, comme Lian Po1 portant des épines pour implorer le pardon. Il eut envie de quitter son propre dos, d’abandonner sa colonne vertébrale à la garde de ses organes et de fuir en laissant ce fardeau derrière lui.

Il leva les yeux vers la haute tour, la mâchoire crispée :

— « On monte. »

Fei Du resta silencieux un moment, puis, ralentissant volontairement son débit, rompit la confusion qu’il avait entretenue entre lui et Zhongyi :

— « Tantine, le meurtrier n’a pas encore été arrêté, et vous ne connaissez rien de la situation. Si vous agissez si précipitamment, que diriez-vous à Zhongyi ? Je vous en prie, où que vous soyez, venez vite sur la place. Nous vous cherchons tous. Allons attraper ensemble le meurtrier. Et, une fois qu’il sera arrêté, ramenez votre fils chez vous, et moi… moi, j’aimerais encore vous parler un peu. »

Il marqua une respiration, la voix plus basse :

— « Pourriez-vous… m’accorder une autre chance de faire comme si je voyais encore ma mère ? »

Wang Xiujuan éclata en sanglots.

Elle pleura de toutes ses forces ; le courage qui l’avait poussée à défier la ville entière se dissolvait dans ses larmes comme une rivière se jetant à la mer. Elle redevenait cette femme perdue et anxieuse qui venait d’arriver à Yancheng.

En se penchant, elle sentit soudain ses jambes vaciller. Détournant les yeux, elle voulut ramener son pied, mais au même instant le pire survint. La rambarde, apparemment solide, n’était en réalité fixée que partiellement. Surprise, Wang Xiujuan la saisit et la structure céda, basculant vers l’extérieur. Elle perdit l’équilibre et chancela en arrière.

Ses yeux s’écarquillèrent, son esprit hurla.

À la dernière seconde, une silhouette surgit et agrippa sa cheville, la retenant contre la rambarde branlante. Instinctivement, la femme se débattit ; sa fine cheville faillit alors échapper à son sauveur.

Tout son poids tira violemment sur les bras de Luo Wenzhou, dont la blessure dorsale se rouvrit aussitôt, comme si on l’écartelait. Il s’accrocha de toutes ses forces et rugit :

— « Ne bougez pas ! »

Heureusement, il n’était pas seul. Ses collègues accoururent aussitôt et, à plusieurs, au prix d’un effort tendu, ils parvinrent à remonter Wang Xiujuan, évanouie.

Le Capitaine Luo, d’ordinaire capable d’aller défier le Roi des singes dans les cieux, était cette fois tellement exténué qu’il tenait à peine sur ses jambes. Il chancela en arrière et s’effondra lourdement, haletant, jusqu’à ce qu’une voix annonce :

— « Chef, elle est vivante ! »

Ses muscles, tendus comme des cordes, se relâchèrent d’un coup.

Il sentit alors le mélange de sueur et de sang sur son dos. La douleur lui arracha un sifflement.

— « Hss… Putain, c’est à devenir fou… »

La voix de Lang Qiao grésilla dans son talkie-walkie :

— « Patron, un couple signale avoir vu la voiture suspecte dans le parc paysager. Les phares étaient allumés ; ils ont craint que le meurtrier soit encore dedans et n’ont pas osé s’approcher. »
— « Un parc ? Où ? » demanda Luo Wenzhou.
— « À environ un kilomètre de la place centrale, je crois. La nuit, c’est assez désert. Seuls des couples en quête de discrétion y vont. »
— « Ça ne colle pas. Il ne peut pas être si loin », répondit le capitaine malgré la douleur lancinante.

Il ferma les yeux un instant, rassemblant ses forces.

— « Coordonnez avec l’équipe de maintenance : qu’ils rétablissent l’alimentation d’urgence du bâtiment. Activez toutes les caméras de sécurité et postez des hommes dans les angles morts. Ce meurtrier a envoyé un avocat surveiller l’enquête ; il a osé enlever quelqu’un directement au Central. Il ne se planquera pas gentiment avant d’avoir obtenu ce qu’il veut. »

 

 

 

 


 J'ai très envie de finir cet arc donc peut être que je vais poster deux chapitres lundi et deux samedi. Ou plus, je ne sais pas encore. 

 

 

1. Lian Po : Lian Po (廉颇) était un général de l’État de Zhao durant la période des Royaumes combattants (IVe siècle av. J.-C.). Selon les chroniques, après s’être querellé avec le stratège Lin Xiangru, il finit par reconnaître sa faute et se présenta couvert d’épines pour demander pardon. C’est un symbole d’humilité et de repentir extrême. 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

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Commentaires

  1. Vivement les chapitres suivants ! Aaah Fei Du 🫶 mais j'avoue que mon coup de coeur est pour notre Luo, qui devrait prendre plus soin de lui d'ailleurs

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    1. Notre Capitaine Luo est génial je suis d'accord ! Ce n'est pas pour rien que beaucoup de fans de Priest le considère comme LE mari, parmi tous ses gongs ^^ C'est pour ça que je lui confie mon bébé Fei Du sans crainte 🥰 Par contre ils sont tous les deux nuls pour prendre soin d'eux-même hélas 😭

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