Silent Reading : Chapitre 31 - Julien XXXI

 

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La porte de la salle d’interrogatoire s’ouvrit et deux officiers de la criminelle aux visages impassibles, encadrèrent Zhao Haochang et le forcèrent à s’asseoir.

Les menottes claquèrent net, s’enroulant autour de son poignet comme un serpent d’acier. Le métal froid s’accordait étrangement à l’éclat de sa montre, reflet cruel de ce qu’il avait été ; brillant, vaniteux, et désormais ligoté par sa propre parure.

Derrière la vitre sans tain, Fei Du plissa les yeux et laissa tomber d’un ton presque admiratif :

— « Vos menottes ont un certain style. Je peux en garder une paire en souvenir ? »

Tao Ran resta un moment interdit.

— « Qu’est-ce que tu veux faire avec des menottes ? »

Fei Du tourna légèrement la tête vers lui, un sourire effleurant ses lèvres, et son regard se fit malicieusement équivoque.

Il fallut quelques secondes à Tao Ran pour saisir. Homme rangé, aux journées rythmées par le travail et les remboursements de prêt, il sentit soudain sa vision du monde s’effriter un peu.

Ce genre de débauche ne faisait pas partie de son univers.

— « Un mot de plus et tu dégages », grogna-t-il.

Fei Du toussa, rangea ses sous-entendus et son sourire, et redevint d’une exemplarité de façade.

Les menottes glacées firent sursauter Zhao Haochang, mais il se ressaisit aussitôt, cherchant refuge dans sa rhétorique habituelle :

— « Doucement, quelle maison… »

Luo Wenzhou coupa net :

— « Vous voulez dire que cette maison n’est pas la vôtre ? »

Il marqua une pause, puis ajouta calmement :

— « Maître Zhao, les caméras de surveillance du domaine viticole Fengqing disent pourtant le contraire. »

Le visage de l'avocat se vida de toute couleur. Les menottes cliquetèrent de nouveau, comme pour ponctuer sa chute.

Luo Wenzhou observa cette panique naissante, puis ajouta d’un ton égal, presque doux :

— « Et d’ailleurs, qui vous a dit que nous avions perdu la trace de He Zhongyi après sa descente du bus à Wenchang ? »
— « C’est… c’est impossible… »
— « Vous êtes suspecté de meurtre avec préméditation et de dissimulation de corps. Craignant d’être reconnu par un proche de la victime, vous avez tenté de pousser une femme innocente au suicide, et vous avez dégradé des biens publics pour vous assurez qu'elle ne rate pas son coup. Vous avez en outre cherché à manipuler l’enquête pour détourner les soupçons sur quelqu'un d'autre. » Luo Wenzhou marqua un silence. « Zhao Haochang, les preuves sont accablantes. Avez-vous encore quelque chose à dire ? »

Levant lentement les yeux vers l’avocat, il esquissa un sourire ; un sourire aristocratique, tranchant, chargé d’un mépris souverain ; celui d’un chasseur qui a refermé sa mâchoire sur sa proie.

— « Vous avez trimé toutes ces années, vous vous êtes battu bec et ongles, et vous touchiez presque le ciel. » Il marqua une pause, le regard pesant. « Mais il a suffi d’un faux pas… et vous voilà meurtrier. »

Sa voix se fit plus douce, presque compatissante :

— « “Ce que le destin a décidé finit par se produire, ce qui ne l’est pas ne peut être forcé.” Maître Zhao, je vous plains. »

Quelque chose se déchira dans la poitrine de Zhao Haochang ; un point de rupture invisible.

— « Vous appelez ça une preuve ?! » hurla-t-il soudain, hors de lui. « Vous m’avez vu le tuer ? Vous avez trouvé mon ADN ? Mes empreintes ? Les empreintes de Zhang Donglai sur cette cravate sont parfaitement nettes, ça, c’est une preuve directe ! »

Il s’arc-bouta sur la table, les yeux fous.

— « Pourquoi me coller ça à moi ? Parce que Zhang Donglai est le neveu de votre directeur ? Parce que sa famille a de l’argent ?! La falsification de preuves, les coups montés, c’est pas votre spécialité ? Qui sait si ce téléphone, vous ne l’avez pas… »

Sa voix se brisa dans un râle.

En face, Luo Wenzhou ne disait rien. Il le regardait simplement, avec un calme carnassier, un sourire à peine perceptible au coin des lèvres.

Ce rictus fit l’effet d’une gifle et Zhao Haochang se figea, le sang lui battant aux tempes, son souffle se coupant net. Le capitaine s’accouda à la table, se penchant vers lui avec lenteur, ses yeux sombres accrochant les siens, impitoyables.

— « Les empreintes de Zhang Donglai sur la cravate sont “parfaitement nettes”, dites-vous ? » Un bref éclat de rire traversa sa voix. « Vous êtes donc plus doué que nos légistes. Eux, il leur faut des heures de tests, mais vous, un simple coup d’œil, et vous savez déjà. Impressionnant. »

Le silence tomba.

Zhao Haochang resta figé, la sueur dégoulinant le long de ses tempes, sa chevelure collant à son front. L’air conditionné soufflait un froid humide qui semblait s’enfoncer jusque dans ses os.

Luo Wenzhou rit ; bas, presque pour lui-même.

— « Le suspect…» Il lança un petit regard amusé à l'avocat. Je peux utiliser ce terme Maître Zhao, n'est ce pas ? »

Il repoussa lentement sa chaise, se redressa et lança, d’un ton indolent :

— « Les faits sont établis, il ne reste que des détails à régler. » Il salua d'un signe de tête paresseux les deux officiers. « Occupez-vous de lui. Moi, j’ai d’autres choses à faire. »

Il tourna les talons.

À peine eut-il franchi le seuil que Zhao Haochang tira frénétiquement sur ses menottes, se débattant sous les cris des agents :

— « Attendez ! Doucement, c’était… c’était de la légitime défense ! »

Luo Wenzhou se retourna, presque admiratif. Il songea que cette fameuse « dignité humaine » n’était qu’un emballage fragile, un joli papier cadeau qu’on arrache d’un geste. Sous la surface brillante, il n’y avait plus qu’un corps misérable, dénudé, sans la moindre défense.

Quand Tao Ran et les autres avaient mis fin à la bagarre du Marché aux Fleurs, le petit agent de sécurité hurlant d’injustice avait crié exactement la même chose. Et maintenant, le prestigieux avocat Zhao Haochang lui emboîtait le pas, la même excuse pitoyable aux lèvres.

— « Ai-je bien entendu ? » Luo Wenzhou s’approcha légèrement, sa voix douce comme un fil de rasoir. « Maître Zhao, vous, une sommité du barreau, invoquez la légitime défense ? »

Le teint de Zhao Haochang vira au gris cendré, ses yeux luisant d’une haine sourde.

Les mots sortirent entre ses dents serrées :

— « He Zhongyi… faisait du trafic de drogue. Il m’a harcelé plusieurs fois, je n’avais pas le choix. J’ai été forcé de me défendre. »
— « Du trafic de drogue ? » répéta lentement Luo Wenzhou, le ton soudain très bas. « Et comment, exactement, êtes-vous au courant ? »

Zhao Haochang tremblait. Ses mains menottées tressaillaient sur ses genoux, les doigts crispés à s’enfoncer dans la paume. Un mince filet de sang coula entre ses phalanges ; il ne le sentit même pas.

— « J’ai des preuves ! » cria-t-il soudain. « J’ai des preuves ! Vous enquêtez sur l’affaire Chen Yuan, n’est-ce pas ? Je suis un témoin clé ! Je peux coopérer, mais vous devez… vous devez me promettre la clémence ! »

Luo Wenzhou leva lentement la tête vers la caméra de surveillance. À travers l’objectif, il croisa le regard de Fei Du. Celui-ci se pencha, les bras croisés, et laissa échapper un sifflement intéressé :

— « Waouh. »
— « Quoi ? » demanda Tao Ran, intrigué.

Le jeune homme sourit :

— « Au début, il croyait avoir tout gagné. Ensuite, il s’est effondré, paniqué, furieux, il a commis une erreur. Et maintenant, il se reprend, trouve un nouvel angle, une monnaie d’échange. » Il marqua une pause, puis chuchota, pensif. « Ce type me fait penser à un mille-pattes dans un marais. »

Luo Wenzhou se rassit lentement en face de Zhao Haochang.

— « Allez-y. »

L’autre inspira profondément, mesurant chaque mot avant de le libérer.

— « J’ai besoin de votre promesse, d’une serviette propre et d’un café. »

Dans cette salle, tout n’était qu’échanges de coups feutrés ; un duel de nerfs où la moindre concession devenait une arme.

Luo Wenzhou jugea que sa “promesse” ne valait rien, mais hocha la tête d’un air magnanime.

— « Très bien. »

Quelques minutes plus tard, un plateau apparut : porcelaine fine, serviette humide, tasse de café fumant, pâtisseries soigneusement disposées, et même une fleur fraîche perlant encore de rosée.

Un parfum de luxe incongru flotta dans la pièce et Luo Wenzhou fronça légèrement les sourcils. Rien qu’à voir cette mise en scène, il sut que ce petit spectacle portait la signature de Fei Du.

Les deux policiers en civil échangèrent un regard consterné ; eux n’avaient même pas droit à ça pendant les gardes du Nouvel An.

Zhao Haochang fixa la fleur, et quelque chose dans sa posture changea. Un semblant de dignité lui revint, fragile mais visible. Il redressa le dos, posa la serviette sur ses genoux, et commença, la voix posée :

— « À la fin de l’année dernière, j’étais conseiller juridique pour une entreprise du Marché aux Fleurs Est. Ce jour-là, j’ai emmené mon équipe rendre visite à des clients. J’allais boire, alors je n’ai pas conduit. Quand tout s’est terminé, j’ai pris un taxi et quelqu’un m’a suivi. »

Il prit le temps de finir une bouchée, savoura une gorgée de café, fermant les yeux.

— « Sumatra ? Trop terreux. »

Luo Wenzhou n’en sourit même pas.

— « C’est He Zhongyi qui vous a suivi ? »
— « Oui. Il m’a reconnu. Il voulait de l’argent. » Sa voix s’était calmée, presque douce. Son regard, lui, s’était fixé avec une étrange intensité sur le capitaine de la criminelle. « Il me faisait chanter. Cent mille yuans. »

Luo Wenzhou l’observa un instant. Costume impeccable, allure d’élite urbaine, difficile de l’imaginer menacé par un gamin paumé dans la grande ville.

— « Vous avez payé ? »
— « Oui. Vous avez sûrement trouvé des traces. »

Un bref silence. Zhao Haochang pinça les lèvres. Les cernes profonds creusaient son visage, lui donnant un air particulièrement sombre.

— « Mes parents étaient handicapés. Quatre enfants, deux malades. Pas un sou à la maison. J’ai trimé pour tout payer : porteur, livreur, vendeur de fruits la nuit… Tout, pour étudier, pour m’en sortir. » Sa voix se fit plus rauque. « Mais dans le village, on disait qu’on était une famille de sourds-muets. Plus tard, quand j’ai réussi le concours d’entrée à l’université, tout a changé, ces mêmes gens venaient frapper à ma porte, me proposant leurs filles à marier, comme on vend du bétail. »

Il s’interrompit, reprit son souffle, puis continua plus bas :

— « À ma troisième année, mon petit frère est né. Mes parents voulaient un autre fils valide, et ils ont eu un enfant sourd, muet, handicapé mental. Le même cauchemar. C’était héréditaire, vous comprenez ? » Son ton se fit presque plaintif, une douleur fabriquée sur mesure. « Ma carrière commençait à peine, j’avais une petite amie. Comment supporter qu’un rat d’égout vienne salir tout ça ? J’ai voulu acheter son silence, rien de plus. »

Luo Wenzhou fit tourner sa cigarette entre ses doigts, la glissa entre ses lèvres, l’alluma sans hâte.

À travers le voile de fumée, il demanda :

— « Rat d’égout ? »

Zhao Haochang soutint son regard. Aucun clignement, aucun tremblement.

— « Capitaine Luo, vous venez de Yancheng, non ? Vous ne pouvez pas comprendre. » Il se pencha légèrement. « Être loin de chez soi, vivre dans un taudis du quartier Ouest, économiser chaque centime, supporter la honte, les dettes et malgré tout ça, devoir envoyer de l’argent à des parents qui veulent encore un autre enfant à charge. »

Il soupira longuement, le ton presque las.

— « Ils m’ont vidé jusqu’à la moelle, mais je ne leur en ai jamais voulu. J’espérais juste qu’ils puissent vivre un peu mieux. J’ai même pris des congés pour réparer le toit. »

Un bref silence, puis sa voix se brisa en une confession théâtrale :

— « À mon retour, la maison n’était plus qu’un tas de cendres. Tous morts. Et le village a dit que c’était de ma faute. »

Il en venait au point crucial.

Avec indifférence, Luo Wenzhou demanda :

— « Oh ? Et c'est le cas ? »

Les lèvres de Zhao Haochang se pincèrent, puis il explosa.

— « Vous osez demandez ? Vous êtes une bête ou quoi ? »

Luo Wenzhou croisa les jambes, le toisant comme un spécimen, sans colère, ni surprise. Une simple observation clinique. Quand Zhao Haochang, à bout, se mit à trembler, il tapota la cendre de sa cigarette, sans lever la voix :

— « Très bien. Vous êtes pur, innocent, persécuté. Revenons donc à He Zhongyi. »
— « J’ai quitté ma maison, changé de nom, cru m’être enfin échappé de ce trou. Et voilà que ce déchet me retrouve. Il disait m’avoir déjà vu, avoir croisé ma petite amie, et me menaçait ; si je ne payais pas, il irait raconter à Zhang Ting la maladie héréditaire de ma famille et la soi-disant vérité sur l’incendie. »

Son ton monta, prit corps. La rage déborda, épaisse et fétide, un goût de bile et de café froid dans l’air.

— « Ils ont détruit la première moitié de ma vie, et ils voulaient détruire la seconde. Tout ce que j’avais bâti allait s’effondrer là où ces vers avaient rampé. Pourquoi ?! »
— « Alors vous avez décidé de le tuer ? » demanda calmement Luo Wenzhou.
— « Non. » Sa poitrine battait comme une forge. « Je voulais éviter les ennuis, trouver un compromis. Je lui ai même donné cent mille yuans en liquide. J’avais juste demandé qu’il garde le silence. Mais il ne s’arrêtait jamais, il me harcelait sans relâche. J’étais prêt à payer encore, alors j’ai acheté une ligne non enregistrée rien que pour lui. »

Il s’interrompit, la voix tremblante, comme celle d'une parfaite victime.

— « J’ai accepté l’invitation d’un ancien directeur de thèse pour revenir à l’université encadrer des étudiants. Là, j’ai rencontré Cui Ying. Une jeune femme douce, réservée, dépendante. Si elle avait besoin de quelque chose, elle venait me voir. Un jour, elle m’a appelé, paniquée. J’ai entendu quelques mots, compris que quelque chose clochait, et je lui ai ordonné de ne rien dire au téléphone. J’ai fixé un rendez-vous... privé. »
— « Et c’est là qu’elle vous a montré ce que Chen Yuan lui avait transmis. »
— « Oui. J’étais choqué, mais pour protéger Cui Ying, je lui ai ordonné de se taire. Je suis rentré chez moi et j’ai tourné en rond toute la nuit. Par conscience, j’ai décidé d’aller vérifier moi-même. » Il baissa la voix. « Et là, je l’ai vu. He Zhongyi. Avec un autre, un jeune très maigre. J’ai attendu jusqu’à la nuit tombée, et j'ai vu ce jeune homme s’approcher d’un point connu pour le trafic de drogue, rue Guanjing Ouest. Il était accro. »

D’après la description, c’était très probablement Ma Xiaowei.

Zhao Haochang but une longue gorgée de café, comme s’il espérait noyer sa panique dans l’amertume.

— « Ce gamin accro aux drogues ramenait ce qu’il venait d’acheter. Je l’ai suivi et je l’ai vu rentrer chez lui de mes propres yeux. Il a allumé la lumière, les ombres bougeaient sur la fenêtre. He Zhongyi partageait la drogue avec lui ! Et il a rompu sa promesse, harcelé Zhang Ting, il m’a forcé à agir ! »
— « Vous avez vu l’instant où Zhang Donglai l’a frappé ? »
— « Oui. Il n’a pas osé riposter, mais il me regardait tout le temps », dit Zhao Haochang d’une voix basse, étranglée. « Je savais qu’il voulait se venger, j’avais peur. Alors je me suis encore tourné vers lui, et je lui ai donné ce qu’il voulait. »
— « Le téléphone portable, » fit Luo Wenzhou.
— « Il me le suggérait sans cesse. Il disait qu’il avait vu d’autres personnes en avoir, et qu’il en était jaloux. »

Luo Wenzhou fit tourner entre ses doigts un stylo roller, l’air distrait. Tac. La pointe frappa la table. Tac. Une fois, deux fois.

— « Bon, même s’il harcelait Zhang Ting, comment pouvez-vous affirmer, sur la seule base d’ombres sur une fenêtre, qu’il consommait de la drogue ? Vous avez une vision à rayons X ? »
— « J’ai dit que j’avais des preuves ! » s’écria Zhao Haochang, les veines gonflées au cou. « J’ai installé deux mini-caméras au Triangle d’Or ! »

Un silence tomba. Personne, jusqu’à présent, n’avait découvert de caméras sur la scène du crime.

— « Évidemment, je ne les ai pas placées sur les lieux. Sinon ces ordures les auraient trouvées depuis longtemps. » Zhao Haochang sembla percevoir l’incrédulité de son auditoire et ricana faiblement. « Les rues du quartier Ouest sont tordues. Il y a des routes qui se referment à mi-chemin et d’autres qu’on croit cachées, mais une saillie de bâtiment à cinquante mètres suffit à tout dévoiler. J’en ai installé une face à la fenêtre de l’appartement de He Zhongyi, et l’autre sur le toit des toilettes publiques à côté. »

Le greffier, blême, la main tremblante, ne parvenait plus à suivre. La sueur lui perlait au front.

— « Qu’avez-vous filmé ? » demanda Luo Wenzhou.
— « Le déroulement de plusieurs transactions au Triangle d’Or. Parfois, on ne voyait que les trafiquants. Parfois, vous autres, les flics dégénérés, étiez là à patrouiller... et à les protéger. »
— « Et les enregistrements, où sont-ils ? » enchaîna immédiatement Luo Wenzhou.
— « Sous le lampadaire, dans mon sous-sol, il y a un coffre-fort. Vous pouvez aller vérifier, » répondit Zhao Haochang sans détour. « Quand vous les aurez vus, vous saurez que je dis vrai. He Zhongyi était prudent, d’habitude, il envoyait son ami sur place, mais le soir du 20, il lui a prêté son téléphone pour faire l’échange, la caméra a tout filmé. Il devrait aussi y avoir un SMS, une notification sur son téléphone ; ils avaient changé le lieu de la transaction à la dernière minute. »

Luo Wenzhou le fixa un moment, un éclat indéchiffrable dans le regard, puis demanda soudain :

— « Il y avait un morceau de papier sur le front de He Zhongyi, avec le caractère argent écrit dessus. Quand il est venu vous voir ce soir-là, il tenait une enveloppe en papier kraft. Nos techniciens ont confirmé que le papier avait été arraché de cette enveloppe avant d’être collé sur son front. C’était vous ? »
— « Oui. » Zhao Haochang haussa les sourcils, presque avec fierté. « Il m’a suivi jusqu’au Manoir Chengguang, me cherchant encore sous prétexte de me rendre mon argent. Il y avait vingt mille yuans dans cette enveloppe. Dites-moi, Officier Luo, à part vendre de la drogue, où un pauvre gosse de province peut-il bien trouver une telle somme ? »

Luo Wenzhou resta un instant silencieux, le regard figé sur lui.

— « Si un drogué, maître-chanteur, venait soudain vous rendre votre argent, comment réagiriez-vous ? Vous penseriez qu’il a retrouvé la foi ? Qu’il s’est repenti ? » La voix de Zhao Haochang s’envenimait, gonflée d’un mépris brûlant. « Non, il prépare forcément autre chose ! Il vous rend vingt mille, c’est pour vous en soutirer deux cent mille ! Deux millions ! Ces ploucs cupides, qu’est-ce qu’ils connaissent d’autre que l’argent ? »

Ses yeux, profondément enfoncés, ressemblaient à deux puits d’eau noire, si sombres qu’on aurait juré y voir onduler quelque chose ; un reflet de haine, de folie peut-être.

— « Je l’ai fait pour me protéger », ajouta-t-il d’une voix sourde. « Et pour débarrasser le monde d’un parasite. Là où vous, les vers et les incapables, fermez les yeux, qu’ai-je fait de mal ? »
— « Maître Zhao a raison », répondit tranquillement Luo Wenzhou, le ton presque cordial. « Dans ce cas, pourriez-vous me donner le code du coffre ? Nous irons vérifier ces fameuses preuves de la culpabilité de He Zhongyi. »

Un des policiers tendit aussitôt un stylo et une feuille. Zhao Haochang eut un petit rire satisfait, la pointe du stylo traçant les chiffres d’une écriture assurée.

Luo Wenzhou prit le papier, le transmit sans un mot à Lang Qiao, postée au domaine viticole Fengqing. Cinq minutes plus tard, un SMS de confirmation s’afficha sur son téléphone.

— « Merci. » Luo Wenzhou se leva, un sourire léger au coin des lèvres. « Maître Zhao, il ne me reste plus que deux choses à vous dire. Vous auriez la bonté d’écouter ? »

L’avocat releva la tête malgré lui, comme contraint de rendre hommage à son propre bourreau.

— « Premièrement », dit Luo Wenzhou en levant un doigt, « l’autopsie de He Zhongyi a révélé qu’il n’avait jamais touché à la drogue. Quant au téléphone, le témoignage indique qu’il a été volé par son colocataire. »

Les sourcils de Zhao Haochang tressaillirent ; la première fissure dans son masque. Il allait protester, mais Luo Wenzhou leva un deuxième doigt, le geste précis, presque pédagogique.

— « Deuxièmement, puisque vous avez déployé vos ressources infinies pour placer une caméra devant la fenêtre de l’appartement de He Zhongyi, pourquoi ne pas l’avoir installée à l’intérieur ? Vous auriez pu le voir vivre, manger, dormir, déféquer. En un seul regard, vous auriez su s’il consommait de la drogue. Alors pourquoi ne pas l’avoir fait ? »

Zhao Haochang se figea net, comme si la question venait de l’embrocher au centre de la poitrine.

Luo Wenzhou eut un rire discret, sans joie.

— « Votre humble serviteur est profondément satisfait d’avoir coincé un connard comme vous qui ne verse une larme qu’en voyant le cercueil. Finalement, ça valait bien les heures sup' que j’ai sacrifiées à votre cause. Quant à ma promesse, désolé, moi aussi, je suis un connard. Je ne suis sincère qu’avec ma femme. Vous, vous pouvez oublier. »

Il tourna les talons, son ombre glissant sur la table métallique, et quitta la salle d’interrogatoire sans un regard de plus.

Tao Ran le suivit du regard, perplexe.

— « Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Fei Du observait Zhao Haochang, figé, vidé, l’esprit en ruine. Sa voix, douce et tranchante à la fois, fendit le silence :

— « Grâce aux images, on peut localiser les caméras. » Il marqua une pause, un mince sourire étirant ses lèvres. « Il se fichait de savoir si He Zhongyi était innocent ou coupable, ou même s’il était lié à Ma Xiaowei et aux autres. Dès l’instant où He Zhongyi l'a contacté, il avait déjà décidé qu’il ne le laisserait pas vivre. »

Les yeux de Tao Ran s’arrondirent, comme s’il venait d’apercevoir la profondeur du gouffre.

— « Tu veux dire qu’il a envoyé lui-même la vidéo filmée depuis la fenêtre à Wang Hongliang ?
— « Même si j’ignore pourquoi He Zhongyi a échappé à ce désastre », répondit Fei Du en croisant les bras, la voix égale, « c’est exactement ce que ferait un homme comme Zhao Haochang. »

Voyant de loin Luo Wenzhou, qui enfilait sa veste et s’avançait d’un pas raide, une cigarette au coin des lèvres, il se tourna vers Tao Ran et hocha la tête.

— « Ge, rien d’autre ne m’intéresse. J’y vais. »

Puis il repoussa ses lunettes et sortit sans se presser. Lorsqu’il croisa Luo Wenzhou, il observa avec curiosité sa posture rigide et le salua très poliment :

— « On dirait que tu t’es fait mal au dos. Les personnes âgées devraient prendre soin de leur santé. »

Il était léger, presque heureux, Luo Wenzhou eut l’impression fugace que le Fei Du d’aujourd’hui était un peu plus insouciant que d’habitude. Peut-être parce qu’il avait enfin extirpé une plaie purulente, douloureuse, sanglante, mais nécessaire pour guérir.

— « Laisse-moi te poser une question », dit-il. « Dirais-tu que Zhao Haochang est celui qui a tué toute sa famille ? »

Fei Du, visiblement peu enclin à coopérer ou à se montrer aimable, répondit d’un ton moqueur :

— « Capitaine Luo, après tout ce temps à tricher, à manipuler, à jouer des bons et des mauvais flics, vous n’avez toujours pas trouvé qui a tué la famille Zhao ? »

Le dos de Luo Wenzhou lui faisant un mal de chien, il ne pouvait plus se tenir droit, alors, sans gêne, il posa la main sur l’épaule de Fei Du, l’utilisant comme une béquille.

— « Ça me semble peu probable. Même si notre Xiao-Qiao-er dit avoir trouvé la manche de l’incendiaire chez lui, et qu’il devait donc être sur les lieux, je pense qu’au maximum il les a regardés mourir sans appeler à l’aide. En général, un criminel escalade, un débutant ne commence que très rarement par tuer froidement toute sa famille. »

Fei Du se figea.

Luo Wenzhou haussa les épaules.

— « Je ne parlais pas de toi. Je me suis déjà excusé. »
— « Tu tires sur mes cheveux. » répondit le jeune homme, le visage fermé.

Il inclina la tête, se dégagea de la patte de chien de Luo Wenzhou, secoua l’épaule avec dégoût, puis s’éloigna sans un mot.

— « Capitaine Luo ! » Un policier accourut. « Huang Jinglian a vu les preuves et a paniqué. Il a lâché Wang Hongliang et les autres ! »

Luo Wenzhou se retourna aussitôt.

— « Il y a aussi l’affaire Chen Yuan ! Huang Jinglian dit que tout a commencé quand il a reçu un colis. En l’ouvrant, il y a trouvé un film montrant tout leur trafic. Ils ont pensé qu’il y avait un traître et ont immédiatement enquêté. Ils ont trouvé la caméra-piège sur Chen Yuan, puis ils... »

Luo Wenzhou resta figé.

Peut-être que Zhao Haochang avait caché la caméra trop habilement et que Huang Jinglian et les autres ne l’avaient pas remarquée. Peut-être que Huang Jinglian n’avait jamais imaginé que celui qui les filmait aurait utilisé une caméra fixe et visible. Sa première réaction avait donc été de chercher un traître et, par un enchaînement tordu de circonstances, une innocente avait fini par mourir à la place de He Zhongyi.

Mais ce garçon imprudent, incapable de déchiffrer les autres, n’avait jamais pu échapper au regard du marais.

— « Continuez l’interrogatoire. » Luo Wenzhou s’étira avec difficulté. « Voyez qui a envoyé le SMS à He Zhongyi dans la nuit du 20. »
— « Bien ! »

Le policier fit volte-face et repartit en courant.

Luo Wenzhou resta debout un instant, songeur, puis il sentit une odeur très faible, qui s’enroulait fil après fil autour de son nez avant d’atteindre quelque chose de plus profond en lui. C’était la trace persistante du Mu Xiang1.

La respirer longtemps lui donnait un pincement au cœur.

Il chercha autour de lui, leva la main pour la renifler légèrement, et découvrit qu’il l’avait prise sur Fei Du. Claquant la langue, il se frotta les doigts, déçu. Maintenant qu’il avait trouvé la source, l’odeur lui parut soudain écœurante.

— « À quoi bon ? Gâchis de mes foutues hormones ! »

 

 

 

 

 


J'aime beaucoup le "conflit" entre l'inconscient de Luo Wenzhou (et son corps) qui sait qu'il est attiré par Fei Du et sa "raison" qui s'accroche à des excuses 😋 

Bon, l'arc 1 est fini ! Le chapitre 32 est une sorte de "transition" et dans le 33 on entame réellement l'arc 2. Mais je dois vous dire que j'adoooooore le chapitre 32 😍 Oui, bien évidemment il est centré sur le ZhouDu !  Le livre I était une sorte d'introduction on va dire, maintenant on entre "réellement" dans l'histoire et l'évolution de la relation. Cependant, je rappelle encore, que le livre II est bien plus "dur" et violent, donc faites attention.

Je vais poster trois fois par semaine pour le moment : le lundi, mercredi et samedi. 

 

 

1. Mu Xiang : Mu Xiang (木香), littéralement « bois parfumé », est une racine utilisée en médecine traditionnelle chinoise et en parfumerie. Elle dégage une odeur boisée, musquée et légèrement épicée, souvent décrite comme masculine et persistante. 



Note sur l’œuvre – Le Rouge et le Noir

 

L’arc que vous venez de lire porte le nom de Julien, en référence à Julien Sorel, héros du roman Le Rouge et le Noir de Stendhal. Julien est un jeune homme ambitieux, intelligent et manipulateur, pris dans les contraintes sociales de son époque. Son ascension se fait autant par le mérite que par la ruse, et sa relation aux autres est souvent marquée par le calcul et la passion mêlés à la cruauté ou à l’indifférence.

Dans cet arc, le choix du titre n’est pas anodin. Selon moi, Zhao Haochang incarne, à sa manière, ce mélange de fierté, d’orgueil et de stratégie personnelle, oscillant entre justification de ses actes et manipulation de la vérité. Tout comme Julien Sorel, il est le moteur de tensions, révélant le contraste entre apparences, morale et ambition dans le jeu de pouvoir qui se joue autour de lui.







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