Silent Reading : Chapitre 33 - Humbert Humbert I

 

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@hiroro711

 

 

 

 TW et personnages du livre II

 

 

Pour faire une comparaison un peu inappropriée, l’état d’esprit de Luo Wenzhou à cet instant précis était à peu près le même que celui de Zhao Haochang la première fois qu’il avait appris que son secret, la distillerie Fengqing, avait été découvert.

Comme frappé par la foudre, pris la main dans le sac, les preuves encore entre ses doigts : les petites fleurs blanches bien rondes dressant leurs tiges sous la pluie.

Il se défendit en bégayant :

— « Je… euh… enfin… en fait, je passais juste jeter un œil, sur le chemin. »

Si l’on retraçait son itinéraire, on aurait pu craindre que le puissant Capitaine Luo ne soit en réalité en fuite vers la Corée du Nord.

Le jeune fuerdai n’avait même pas besoin de se moquer de lui, il avait déjà parfaitement conscience que cette brillante idiotie dégageait un fort « air de Zhang Donglai ».

À cet instant, même s’il avait emprunté la Grande Muraille pour se cacher le visage, il n’aurait pas pu échapper au regard de Fei Du. Pris de panique, il évita ses yeux, débita quelques paroles incohérentes et tenta de filer discrètement.

— « Vous pouvez discuter tous les deux, » dit-il précipitamment. « Moi, je travaille demain. Je m’en vais. »

Sur ces mots, il fit un pas en avant, prêt à se jeter sous la pluie. Mais il n’avait pas encore goûté à l’humidité du grand air que le large parapluie noir le suivit comme une ombre.

Fei Du n’avait pas bougé d’un pas, se contentant de tendre le bras tenant le parapluie, une de ses épaules aussitôt trempée par la pluie, une fine brume se formant autour de lui.

Il demanda doucement :

— « Donc… c’était toi, celui qui laissait ces fleurs ? »

Depuis sept ans qu’il venait au cimetière aux alentours de l’anniversaire de la mort de sa mère, il arrivait que, lorsqu’il était un peu en retard, il il tombât par hasard sur un bouquet de petites fleurs blanches, d’un goût plutôt douteux. Les allées du cimetière voyaient défiler des gens tous les jours, le gestionnaire était un incapable négligent dont on ne tirait jamais la moindre réponse et il n’y avait rien de malveillant là-dedans, alors Fei Du n’y avait jamais accordé trop d’importance. Mais il avait envisagé plusieurs possibilités, sans jamais imaginer une seule fois que ce puisse être Luo Wenzhou.

Celui-ci acquiesça très maladroitement, puis, évitant soigneusement le sujet, ajouta :

— « Puisque j’étais déjà là, je me suis dit que j’apporterais quelque chose. Toi… enfin… tu n’étais pas déjà parti ? »

Fei Du le fixa d’un regard encore plus difficile à déchiffrer et lui retourna la question :

— « Comment sais-tu que j’étais déjà parti ? »

Luo Wenzhou s’étrangla presque.

Génial. Il sentait clairement son état mental se rapprocher à toute vitesse de celui de Zhao Haochang au moment de son lapsus fatal.

Avec une grande désinvolture, Fei Du lui fourra le lourd parapluie dans les mains, puis se pencha pour ramasser un tissu de soie posé près de la pierre tombale.

— « J’ai oublié ça. »

Chargé par le jeune maître de la mission capitale de tenir le parapluie, Luo Wenzhou ne pouvait ni partir, ni rester sans se sentir horriblement gêné. Il n’eut d’autre choix que de suivre Fei Du, faisant semblant d’admirer le paysage.

Les portraits dignes ou sereins des défunts, soigneusement alignés autour d’eux, semblaient lui adresser des salutations successives. Le rideau de pluie au loin liait la petite montagne de la banlieue au ciel gris. Les écureuils du mont étaient rentrés dans leurs trous d’arbres et n’étaient pas de sortie. Son regard tourna longtemps sans savoir où se poser et, finalement, résigné, il revint se concentrer sur le minuscule espace sous le parapluie noir, s’arrêtant sur Fei Du, la seule créature vivante à portée de vue.

Luo Wenzhou découvrit avec un certain étonnement que, pour peu que ladite créature ne se mette pas à pérorer sur la justice, la droiture et la loi, elle se révélait être un homme grand et élancé, aux épaules bien dessinées, indéniablement séduisant. Sa chemise gris foncé, bien coupée et soigneusement repassée, lui allait parfaitement. Une partie était mouillée, plaquée contre sa taille et, aux yeux de quelqu’un attiré par les hommes, cela frôlait presque l’indécence ; agréable à l’œil comme à l’esprit.

Soudain, Fei Du se retourna et il n’eut pas le temps d’éviter son regard ; leurs yeux se heurtèrent légèrement. Sa respiration se bloqua malgré lui.

Il se reprit toutefois très vite, ramenant son esprit qui venait de s’engager sur une voie dangereusement déviante. Il toussota légèrement.

— « Ça te dérange si Ge te dit deux mots ? »

Le visage du jeune homme afficha enfin le sourire de façade que Luo Wenzhou connaissait si bien.

— « Capitaine Luo, avec qui est-ce que tu te montres aussi familier ? »

Cette pique, absente depuis longtemps, brisa enfin l’atmosphère tendue.

Luo Wenzhou poussa un soupir de soulagement sans trop savoir pourquoi.

Il désigna quelques marches sous une pierre tombale.

— « Attendons ici. On devra redescendre la montagne au retour. Avec une pluie pareille, ça peut vite devenir dangereux. »

Fei Du s’assit sans exprimer la moindre objection sur les marches.

Tenant le parapluie en fibre de carbone au-dessus de leurs têtes, le capitaine de police eut soudain l’impression de ressembler à un champignon luxuriant. Il se tourna pour s’incliner légèrement devant la femme gravée sur la pierre tombale, puis s’assit à côté de Fei Du.

Celui-ci donnait aux gens, du moins à Luo Wenzhou, une impression comparable à celle des lunettes à monture métallique posées sur l’arête de son nez : une apparence délicate, raffinée, mais qui diffusait en silence une froideur presque inhumaine. Or, coincé sous le même parapluie, il découvrit avec surprise que la température corporelle du jeune homme n’avait rien de froid.

La pluie soudaine redoubla d’intensité ; la chaleur estivale battit en retraite, laissant place à une fraîcheur humide qui agressait les sens, soulignant d’autant plus la chaleur de la personne assise tout près.

— « Je passe ici de temps en temps », dit Luo Wenzhou en prenant l’initiative de parler. « Après tout, c’était la première affaire que j’ai traitée impliquant un décès. »
— « Donc ça t’a marqué profondément ? » demanda Fei Du.
— « Oui. »

Après avoir hoché brièvement la tête, Luo Wenzhou resta silencieux un moment, puis ajouta :

— « Même si ce n’est pas ta mère qui m’a le plus marqué. »

Fei Du répondit d’un ton nonchalant :

— « Le Capitaine Luo a vu toutes sortes de cadavres, évidemment… »
— « C’est toi que je n’ai jamais oublié. »

Les mots de Fei Du s’arrêtèrent net, il faillit s’étouffer sur place.

Tournant la tête, il fixa Luo Wenzhou avec stupeur, soupçonnant sérieusement qu’il avait avalé quelque chose de douteux. Celui-ci ne se rendit absolument pas compte de la portée ambiguë de ce qu’il venait de dire. Ses mains légèrement calleuses frottaient lentement la poignée du parapluie, tandis qu’il fixait la dalle de pierre bleue devant lui.

— « Je me souviens que le temps était aussi mauvais ce jour-là. Tao Ran et moi appelions nos supérieurs pour demander des instructions tout en fonçant chez toi. Comme la situation n’était pas claire, on craignait que, s’il s’agissait d’un meurtre lié à un vol, le tueur soit encore dans les parages. Et toi, tu refusais de partir. Un gamin dans ta situation, tu te rends compte du danger ? »

Fei Du, semblant légèrement ébranlé, réprima ce sourire provocateur qui n’en était jamais tout à fait un.

— « Quand nous sommes arrivés, tu étais assis sur la marche en pierre devant la porte de chez toi, exactement comme maintenant », poursuivit Luo Wenzhou. « Puis tu as entendu des pas, tu as levé la tête pour nous regarder…. Je n’ai jamais oublié ton expression à ce moment-là. »

C’était un regard d’une clarté presque sauvage, comme s’il contenait des appels à l’aide étouffés depuis trop longtemps et des espoirs brûlants, même si, à l’époque, le garçon se montrait réservé, contenu.

— « Ça m’a rappelé une histoire que mon shifu1 m’avait racontée. »

Il marqua une légère pause :

— « Quelque chose qui s’était produit quand il était jeune. Tu n’étais même pas né à l’époque. Plusieurs enfants avaient disparu à la suite, toutes des petites filles d’une dizaine d’années. Elles sortaient de l’école, auraient dû rentrer chez elles, mais n’y arrivaient jamais, disparaissant sans que personne ne s’en rende compte. À l’époque, les techniques d’enquête criminelle étaient limitées ; l’ADN, ils ne savaient même pas ce que c’était. Pour identifier les victimes, ils devaient s’appuyer sur des méthodes grossières : groupes sanguins, signes distinctifs fournis par les familles. Au final, l’affaire n’a jamais été élucidée. Aucune des six filles disparues n’a été retrouvée et le père de l’une d’elles n’a pas supporté le choc. Il s’est effondré, et n’a plus jamais été vraiment stable mentalement. »

Fei Du ne l’interrompit pas, restant assis tranquillement à ses côtés, écoutant.

— « Il est venu au bureau des centaines de fois sans jamais obtenir le moindre résultat. Ce n’était pas la seule affaire en cours ; quand une enquête n’avance pas, tout le monde finit par détourner le regard. Ils ont envoyé un policier de la crim’ plutôt doué pour parler aux gens pour s’occuper de ce père qui ne cessait de les harceler. C’était mon shifu. À force de contacts, il a fini par le prendre en pitié, parfois il essayait de le convaincre d’aller de l’avant ; s’il n’arrivait vraiment pas à sortir de l’obsession de cet enfant, alors il devait en avoir un autre tant qu’il était encore jeune. Mais il n’a pas écouté. Comme personne ne l’aidait à enquêter, il a décidé de le faire lui-même. Quelques mois plus tard, il est réapparu un jour, a coincé mon shifu et lui a dit qu’il avait trouvé un suspect. »

À ce moment-là, Luo Wenzhou marqua une pause et tourna la tête pour regarder Fei Du dans les yeux.

Leur forme suivait encore vaguement celle de son enfance, mais ce qu’ils contenaient n’avait plus rien à voir.

À un moment donné, son regard était devenu indolent, souvent à demi clos. Parfois, il souriait avec élégance à quelqu’un, mais son expression restait floue, abstraite. De ces yeux obstinés, limpides, presque paranoïaques d’autrefois, il ne restait pas la moindre trace.

Tout cela semblait n’exister que dans l’esprit de Luo Wenzhou, une illusion qu’il s’était fabriquée lui-même.

Comme son regard vide s’attardait un peu trop longtemps sur lui, Fei Du ne put s’empêcher de placer une remarque pour le dégoûter. Animé de mauvaises intentions, ses yeux glissent sur l’arête de son nez, puis sur ses lèvres et il baissa la voix.

— « Capitaine Luo, à ton âge, inutile de jouer les innocents. Tu ne sais donc pas que fixer quelqu’un comme ça signifie généralement qu’on réclame un baiser ? »

Luo Wenzhou, vétéran de cent batailles, n’était absolument pas du genre à se laisser démonter. Il reprit aussitôt ses esprits et contre-attaqua sans sourciller :

— « T’inquiète. Si je le demandais à quelqu’un, ce ne serait certainement pas à toi, morveux. »

Ils sentirent tous deux, avec une acuité douloureuse, qu’un nouvel affrontement était en train de fermenter. Cette fois-ci, il n’y avait pas Tao Ran pour s’interposer. Autour d’eux, il n’y avait que le rideau de pluie recouvrant le ciel, et un seul parapluie pour deux. Impossible de fuir. Ils ne purent qu’employer leur intelligence, reculant chacun d’un pas, détournant la tête et refermant la bouche en même temps.

Après un long moment, les sourcils de Fei Du se soulevèrent légèrement.

— « Quel rapport cette affaire de disparition d’enfant a-t-elle avec moi ? » demanda-t-il avec impatience.
— « Mon shifu m’a décrit son expression à l’époque. Il disait que les yeux de ce père ressemblaient à des grottes glacées, au fond desquelles brûlaient deux points de désir féroce, capables de consumer une âme entière. Quand je t’ai vu, je ne sais pas pourquoi… j’ai pensé à ce qu’il avait dit. »

À ces mots, Fei Du arqua haut ses longs sourcils obliques et renifla.

— « Vraiment. Soit tu as de sérieux problèmes de vue, soit ton imagination est un peu trop fertile. Et ensuite ? »
— « Il avait identifié un professeur de collège à la réputation irréprochable, connu de tous comme quelqu’un de bien. L’homme avait reçu des prix pour son sens civique et avait été érigé en travailleur modèle », dit Luo Wenzhou. « Même si mon shifu pensait que le père avait un peu perdu la raison, il est quand même allé enquêter en suivant ses indications. »
— « En privé ? » demanda Fei Du.
— « C’était un enseignant. Si des rumeurs se répandaient, même s’il était innocent, il n’en aurait jamais fini. Alors mon shifu n’a osé enquêter qu’en secret. Il a fouillé longtemps sans rien trouver de probant et sa conviction que le père avait des problèmes mentaux s’est renforcée. Ils se sont quittés en mauvais termes, et mon shifu a laissé tomber. Mais peu de temps après, le père a pris un couteau à melon et a poignardé l’enseignant qu’il soupçonnait. »

Fei Du laissa échapper un petit rire bref, presque sans souffle.

— « Rassure-toi. Moi, je ne poignarderais certainement personne. Les tueurs à gages, c’est plus notre style. »

Luo Wenzhou ignora sa provocation.

— « Le plus effrayant, c’est que pendant qu’ils enquêtaient sur la victime, ils ont retrouvé dans sa cave les vêtements des petites filles disparues, ainsi qu’une autre fillette inconsciente. »

Luo Wenzhou marqua une légère pause et, sous le rideau de pluie, laissa échapper un souffle lent et léger, se souvenant du vieux policier de la crim’ qui n’avait cessé de lui répéter :

« Quand quelqu’un te regarde comme ça, ça veut dire qu’il place des attentes en toi. Et quel que soit le résultat, tu n’as absolument pas le droit de les trahir. »

Après avoir écouté cette histoire digne d’une légende urbaine, Fei Du n’en fut pas le moins du monde bouleversé. Il se contenta de demander avec curiosité :

— « Tu avais un shifu ? »
— « Un ancien qui nous encadrait quand on a débuté », répondit Luo Wenzhou. « Je ne sais pas si Tao Ran t’en a déjà parlé. Il y a quelques années, il a perdu la vie en arrêtant un criminel. »

Fei Du hésita un instant, les sourcils froncés, réfléchissant.

— « C’était il y a trois ans ? »
— « Comment tu le sais ? »
— « Parce que je n’en ai aucun souvenir », dit Fei Du. « Il y a trois ans, mon père venait juste d’avoir son accident, et j’étais empêtré dans toutes sortes de choses. C’est la seule période où je n’ai absolument pas contacté Tao Ran. »

En entendant cela, quelque chose sembla se contracter douloureusement de travers dans le cœur de Luo Wenzhou, et la question lui échappa :

— « Tu aimes vraiment Tao Ran ? »

La posture de Fei Du était très détendue, jambes croisées, doigts posés sur son genou. À ces mots, le coin de ses yeux se recourba et il demanda avec moquerie :

— « Quoi, Tao Ran est déjà prêt à se trouver quelqu’un à épouser, et tu veux encore te battre avec moi ? »

Luo Wenzhou se sentit plutôt impuissant ; puis il secoua la tête en riant, songeant soudain qu’ils ressemblaient un peu à deux survivants d’un même désastre, capables de sourire en se croisant et d’oublier leurs anciennes rancunes. Il tâtonna inconsciemment pour chercher ses cigarettes, puis se força à les remettre dans sa poche. À côté de lui, Fei Du dit :

— « Vas-y, fume. »
— « Tu n’as pas une pharyngite ? » demanda Luo Wenzhou.

Fei Du haussa les épaules.

— « Non. Je chipotais juste pour te mettre mal à l’aise. »

Luo Wenzhou en perdit la parole, incapable de répliquer.

Il restait un vaurien, au fond !

Il ne put s’empêcher de donner une petite tape sur l’épaule de Fei Du, mais celui-ci se révéla être un véritable gentleman, adepte de la politique du « utilise tes mots, pas tes poings ». Pris par surprise, sa posture élégante et détendue se déséquilibra : la jambe qu’il avait relevée retomba, et il tendit précipitamment la main pour se rattraper, finissant avec une bonne poignée de boue.

Non seulement Luo Wenzhou ne s’excusa pas, mais il trouva même ça plutôt drôle, éclatant de rire sans la moindre pitié.

Cette fois-ci, ce fut Fei Du qui perdit ses mots.

Barbare !

Pour une fois, ils réussirent à coexister paisiblement pendant un bon moment.

La pluie se calma progressivement, et Luo Wenzhou rendit le parapluie à Fei Du.

— « Tao Ran a fini de retaper son nouvel appartement. Il emménage cette semaine. Un peu plus tard, on ira faire un tour là-bas. »

Fei Du ne répondit pas. Sans expression, il le regarda de côté, et Luo Wenzhou eut étrangement l’impression qu’il ressemblait à Luo Yiguo, tous deux affichant ce genre de mépris hautain du type « le monde est rempli de chiens enragés, moi seul suis au-dessus ». Ayant trouvé une nouvelle source de divertissement, il se lança dans la bruine en se couvrant la tête, incapable de réprimer son rire.

À ce stade, c’était comme si la fumée et la poussière de leurs rancunes profondes s’étaient dissipées, laissant apparaître la véritable situation.

La suite du travail avançait activement, mais sans agitation. Elle comprenait la synthèse des témoignages de Wang Hongliang et d’autres, ainsi que la vérification minutieuse par la police de toute implication éventuelle de He Zhongyi avec la drogue. Finalement, ils ne purent pas déterminer l’origine de ce mystérieux message texte et l’attribuèrent, tout comme les deux caméras, à la « performance » de la superstar Zhao Haochang, bien qu’il refusât obstinément de l’admettre.

Ma Xiaowei fut détenu plusieurs jours, puis envoyé dans un centre de désintoxication avec Wu Xuechun et d’autres, se préparant à lutter pour reconstruire une nouvelle vie.

Luo Wenzhou escorta personnellement les deux jusqu’à la voiture. Avant de partir, Wu Xuechun le regarda longuement, et Luo Wenzhou lui adressa un signe de tête ; il tapota aussi celle de Ma Xiaowei, rasée et semblable à un kiwi.

— « Tu as échappé à la catastrophe. Fais attention à l’avenir. »

La voiture s’éloigna.

Luo Wenzhou fuma une cigarette au bord de la route, soupirant pour lui-même, avalant provisoirement deux épines semblables à des arêtes de poisson coincées dans sa gorge.

La mort de Chen Zhen était-elle vraiment un accident, comme l’avait dit Huang Jinglian ?

Et comment ce chauffeur de taxi clandestin, pourtant si méfiant face aux précautions désespérément strictes de Wang Hongliang, avait-il réussi à faire parvenir son rapport bâclé au Central ? N’avait-il pas eu peur que celui–ci et ces gens-là soient « un serpent et un rat partageant le même terrier2 » ?

Avec la mort de Chen Zhen, il n’y avait plus aucun moyen de poursuivre ces questions.

Encore imprégné de la chaleur de la main du jeune policier sur son crâne, Ma Xiaowei resta assis silencieusement dans la voiture, regardant les panneaux publicitaires défiler de part et d’autre de la route. À un feu rouge, une berline quelconque s’arrêta à côté d’eux, la vitre de la voiture scintilla en s’abaissant lentement, et dans l’ouverture large de deux doigts apparut l’écran d’un téléphone. Un filtre de confidentialité y était collé, si bien que seuls les mots visibles du point de vue de Ma Xiaowei pouvaient être lus clairement :

Tu t’en es bien sorti.

Les yeux de Ma Xiaowei s’écarquillèrent et il frissonna. Avant qu’il n’ait pu distinguer clairement la main tenant le téléphone, la vitre de la berline se referma et la voiture se sépara d’eux un peu plus loin.

Une semaine plus tard, Fei Du avait fait ses adieux à sa psychiatre de longue date, et Tao Ran avait enfin emménagé dans son nouvel appartement.

Une foule d’amis et de collègues bruyants était venue pour la pendaison de crémaillère.

Le nouvel appartement avait l’air tout à fait correct, mais en réalité, il approchait de la trentaine. L’immeuble était vieillissant, séduisant de l’extérieur mais délabré à l’intérieur.

— « Adjoint Tao, laisse-moi te dire : juste à l’entrée, faudra mettre une horloge rétro, de celles qu’on voit dans les gares européennes. On peut voir l’heure, et ça donne une ambiance particulière. Et dans ce coin-là, tu peux suspendre un terrarium, et dans la cuisine, il faut absolument un tout nouveau service d’ustensiles… »

Lang Qiao se comportait en décoratrice d’intérieur de salon ; dès qu’elle entra, elle se mit à courir partout, à réorganiser le monde. Lorsqu’elle passa la tête dans la cuisine et vit Luo Wenzhou de dos, tenant une casserole de sauce bien mélangée d’une main, elle fut totalement sous le choc.

— « Bon sang, chef, qu’est-ce que tu fais ici ? »
— « Qui d’autre ça pourrait être, si ce n’est moi ? Ton adjoint Tao ? Tu veux qu’on mange des nouilles pour tout le repas ? »

Luo Wenzhou la regarda avec agacement.

— « Pousse-toi. Si tu n’aides pas, ne gêne pas. »

Lang Qiao se hâta de s’écarter, le regardant verser la sauce sur une assiette de choy sum3 braisé, dont le parfum se mit aussitôt à monter en vapeur. Elle avala sa salive et voulut pincer un morceau pour goûter, mais sa patte fut repoussée d’un coup par son supérieur, qui semblait avoir des yeux derrière la tête.

— « Pourquoi tu vas toujours manger à la cantine ? » demanda-t-elle.
— « Qu’est-ce que je ferais d’autre ? »

Luo Wenzhou attrapa un couteau à légumes, trancha rapidement et régulièrement un oignon en fines lamelles, puis le jeta dans une marmite de curry de poulet.

— « Rentrer chez moi tout seul et me préparer un banquet somptueux pour le manger avec le chat ? Je ne suis pas cinglé. »

Les yeux de Lang Qiao s’illuminèrent.

— « Ah oui, tu as un chat ! Chef, tu es vraiment adorable, dépêche-toi et laisse-moi voir ton minou ! »
— « Fais attention à ton vocabulaire. »

Luo Wenzhou, ne supportant plus son harcèlement, mit le curry à feu doux avec impatience, sortit son téléphone de sa poche et ouvrit une application de surveillance pour animaux.

— « Regarde toi-même. Il n’est peut-être pas dans son panier. Dis-moi, ton village ne peut pas changer de totem ? Vous ne pouvez pas vénérer autre chose ? Vénérer un chat, c’est tellement vulgaire ! »

Lang Qiao reçut le téléphone à deux mains, avec dévotion. Dès que la caméra se connecta, une énorme tête de chat apparut à l’écran.

Luo Yiguo resta un moment planté devant l’objectif, puis, ayant aperçu quelque chose, il bondit sur le rebord de la fenêtre et, juste sous les yeux de Luo Wenzhou et de Lang Qiao, exécuta un acte de cruauté féline à l’encontre d’un chlorophytum suspendu.

De ses propres yeux, son maître le vit attraper, mordre, sortir ses griffes meurtrières contre le panier suspendu et tirer le pot vers le sol, la beauté du pot en porcelaine fine et la plante disparaissant ensemble.

Lang Qiao en fut soufflée.

Le style de ce chat était plutôt violent.

Elle rendit le téléphone avec hésitation.

— « Donc… toutes mes condoléances ? »

En tant que chef de famille, Luo Wenzhou eut furieusement envie de quitter la maison.

À ce moment-là, Tao Ran passa la tête par la porte.

— « À quelle heure Fei Du a dit qu’il arrivait ? Il va réussir à trouver l’adresse ? »

Luo Wenzhou regarda par la fenêtre de la cuisine et vit un énorme SUV criard ; l’autre « Yiguo » était là. Il eut brièvement mal au crâne.

— « Il est en bas. Je vois sa voiture. »

 

 

 

 

 

 

J'adore ce moment entre eux, c'est vraiment une des nombreuses scènes centrales de l'évolution de leur relation. 

Wenzhoun c'est quoi cette douleur au cœur à l'idée que Fei Du puisse vraiment aimer Tao Ran ? 👀

Sinon, cette affaire est résolue, mais en même temps pas complètement j'ai l'impression... C'était quoi ce moment avec la berline ? 

Je rappelle que je vais poster trois chapitres le lundi, trois le mercredi et trois le samedi. Mais qu'aujourd'hui, je n'en poste que deux, vu que c'est une transition vers la nouvelle affaire.

 

 

  1. Shifu : Terme issu du chinois shīfu (师父). Ici c’est bien plus qu’une simple désignation hiérarchique. Issu du monde des arts martiaux et de l’apprentissage artisanal traditionnel, ce mot porte une constellation de sens qui définit un rapport humain fondamental dans de nombreux milieux chinois, dont la police. Il se distingue radicalement du mot lǎoshī (老师), « professeur ». Alors que ce dernier transmet un savoir académique, le Shifu transmet un métier, une pratique, et souvent un code moral et des valeurs. La relation est profonde, durable et asymétrique : le Shifu est un guide absolu, une figure paternelle ou maternelle d’autorité, qui assume une responsabilité totale envers son disciple (túdì 徒弟). En échange, ce dernier lui doit obéissance, loyauté et un respect quasi filial. Dans le contexte policier, appeler un supérieur « Shifu », c’est donc reconnaître explicitement cette dette de formation pratique et d’intégration dans le corps. Cela implique une allégeance personnelle et une confiance qui dépassent la simple chaîne de commandement officielle. C’est aussi inscrire le travail policier dans une lignée, une tradition de savoir-faire et peut-être de code d’honneur interne. Cette nuance est capitale pour comprendre les dynamiques de loyauté, les conflits de devoir ou la profondeur d’une trahison au sein de ce type d’institution.

  2. Un serpent et un rat partageant le même terrier : (蛇鼠一窝 / shé shǔ yī wō) est une expression idiomatique chinoise classique. Elle appartient au registre des chéngyǔ (成语), ces phrases figées, souvent tétrasyllabiques, qui condensent une sagesse ou une observation morale ancestrale. Sa signification est profondément péjorative. Elle décrit une situation où des individus malfaisants ou des organisations malhonnêtes s’associent par intérêt, partageant le même repaire pour mener leurs méfaits. L'image est puissante : le serpent (rusé, venimeux, dangereux) et le rat (sournois, nuisible, voleur) sont tous deux des créatures considérées comme impures et néfastes dans l'imaginaire traditionnel. Le fait qu'ils « partagent le même terrier » (一窝) indique une collusion intime, une complicité dans le mal. L'expression implique une communauté de valeurs corrompues et une alliance contre nature fondée sur la cupidité ou la malveillance.

  3. Choy Sum : (菜心, càixīn), littéralement « cœur de légume » est un légume vert de la famille des choux. Egalement appelé « choï sum » ou « chou cantonais », c’est une spécialité des provinces côtières du sud de la Chine et de Hongkong et un légume-feuille prisé dans la cuisine asiatique

 
 

 

 


 

 

 

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