Silent Reading : Chapitre 37 - Humbert Humbert V
Les invités étaient partis et Tao Ran s’était probablement déjà endormi si profondément qu’il avait quitté cette réalité.
Un léger parfum de vin flottait encore dans le salon baigné de soleil, une odeur aigre-douce et persistante. Fei Du éteignit la climatisation, ouvrit une fenêtre et utilisa la machine à café fraîchement livrée pour se faire un expresso ; un arôme dense monta en volutes depuis un coin de la table. La brise chaude frappa Luo Wenzhou de plein fouet. Il resta silencieux un instant, puis secoua les gouttelettes d’eau de ses mains, posant sa paume glacée contre son front, soupirant, désemparé.
— « Dis donc, jeune homme, tu ne pourrais pas faire preuve d’un peu plus de tact ? On ne laisse pas son nom quand on fait une bonne action. Pourquoi tout remettre sur le tapis comme ça, hein ? »
Fei Du ne répondit pas, semblant s’être figé, sa « politesse de façade » à deux doigts de devenir réelle.
L’observant, le capitaine réalisa soudain qu’il n’était pas le seul à être mal à l’aise ; vu la mémoire précise du Président Fei, il se souvenait forcément d’avoir paradé au Commissariat Central, jouant à des jeux idiots tout en le bombardant de sarcasmes glacés et d’ironie brûlante.
Imaginant sincèrement ce que cela ferait d’être à sa place, il eut la chair de poule.
Détaillant ses lèvres pincées, ses doigts raides le long du corps et son regard fuyant derrière ses lunettes, il réalisa que le jeune homme était extrêmement gêné.
Quand lui-même se sentait mal à l’aise, il avait tendance à empirer les choses ; plus il parlait, plus il s’enlisait. Mais dès qu’il remarquait que l’autre était tout aussi inconfortable, les symptômes disparaissaient aussitôt.
Souriant, Luo Wenzhou glissa lentement les mains dans ses poches, tête baissée, une cigarette entre ses lèvres, puis releva les paupières, détaillant Fei Du de haut en bas. La bouche occupée, sa voix, filtrée entre ses dents, avait une légère nasalité.
— « Quoi ? Tu viens enfin de découvrir que l’oncle Dongbin1 que tu mords depuis toutes ces années est une bonne personne ? Ce n’est pas grave, mon cher, pas besoin d’être aussi nerveux. Nous autres Saints2, n’exigeons ni loyauté, ni reconnaissance. »
Les traits de Fei Du ressemblaient à un masque peint, impénétrable comme une forteresse ; surtout lorsqu’il était agité. Son contrôle sur ses expressions et son langage corporel était presque parfait, sans la moindre émotion filtrant.
À côté de lui, Zhao Haochang et sa clique de menteurs passaient pour des amateurs pathétiques.
Fei Du ne répondit pas, marmonnant silencieusement un moment avant de se retourner pour attraper la tasse de café fraîchement moulu. Une fine couche d’huile flottait à la surface, formant de petites ondulations à chacun de ses mouvements. N’ajoutant pas un grain de sucre, il avala silencieusement plus de la moitié de la tasse.
Il avait bu plusieurs verres de vin et n’avait pratiquement rien mangé, son estomac à moitié vide. Ce mélange malsain d’alcool et de café ultra-concentré forma instantanément un « survolteur de tension », poussant son cœur à pomper violemment le sang dans ses veines. Le désaccord soudain de son rythme cardiaque le rendit légèrement indisposé, formant une sueur froide au creux de ses paumes.
Luo Wenzhou fronça les sourcils.
— « N’en bois plus… »
Fei Du pressa ses mains autour de la chaleur de la tasse en porcelaine fine, le coin de ses lèvres tressaillant. Il l’interrompit avec un sourire factice.
— « En réalité, qu’un type comme moi, capable d’engager un tueur à gages pour se débarrasser de son propre père, ait pu conserver sa position aussi longtemps sans déraper relève presque du miracle. Les longues années de sollicitude du Capitaine Luo sont une contribution qu’on ne saurait ignorer. »
Luo Wenzhou perçut une tension indescriptible dans ces mots, mais avant même qu’il ait pu en sonder le sens, Fei Du avait déjà vidé le reste de son café d’un trait, fronçant les sourcils face à l’amertume, son menton levé et son cou dessinant une courbe nette et tendue.
Il reposa ensuite la tasse, hocha la tête et se tourna pour partir.
— « Je m’en vais. Salut Tao Ran de ma part. »
— « Hé », lança Luo Wenzhou par réflexe, « ne conduis pas après avoir bu. »
Fei Du l’ignora.
— « Tu m’as entendu ? » insista-t-il.
Le jeune fuerdai posa la main sur la poignée de la porte, le regard indifférent, comme s’il n’avait rien dit.
Constatant que la parole avait échoué deux fois, Luo Wenzhou dut passer à l’action. Il lui attrapa le bras, le tirant habilement en arrière et, utilisant la prise qu’il employait habituellement pour maîtriser des criminels, il lui tordit dans le dos et l’éloigna de la porte.
— « Tu n’écoutais pas », déclara-t-il, telle une réponse à la mine ahurie du jeune homme.
Sous le regard stupéfait de ce dernier, une main pressée sur sa nuque, l’autre bloquant son bras, il l’escorta jusqu’à un fauteuil à trois pas de là.
— « Assieds-toi et attends. Je vais t’appeler un chauffeur. »
Fei Du ne reprit ses esprits qu’à ce moment-là. Il se dégagea aussitôt, parlant assez vite.
— « Capitaine Luo, pourriez-vous évoluer un minimum au-delà du stade Homo sapiens de base pour atteindre celui des gens civilisés ? »
Luo Wenzhou l’ignora. Ses doigts, posés sur sa nuque, glissèrent légèrement vers son pouls.
— « Je crois que tu ne te sens pas bien. D’ailleurs, il me semble avoir lu quelque part qu’il ne fallait pas mélanger café et alcool. »
Fei Du, sans voix, était si « choqué » par ce conseil tardif qu’il en avait mal aux oreilles.
Luo Wenzhou le regarda.
—
« Je n’y ai pas trop réfléchi. Être désagréable avec toi ne marche pas,
être gentil non plus. Tu es plus difficile à contenter que
l’impératrice douairière Cixi3 en personne. »
— « … Pardonnez mon manque de manières », répondit Fei Du, « j’ignorais que votre nom de famille était en réalité Li. »
Luo Wenzhou tapota le côté de son cou, puis sortit son téléphone pour appeler un chauffeur.
⸻
Tao Ran, maître des lieux, ne savait rien de cette querelle aux remous invisibles. Quelques verres de vin rouge l’avaient mis K.O., et il avait dormi jusqu’à ce que le soleil couchant incendie la surface de la terre. Ce n’est qu’alors qu’il se réveilla, la bouche sèche.
Sans surprise, les invités étaient tous partis. Avant de s’en aller, ils avaient même rangé avec soin son appartement en désordre.
Il se passa de l’eau sur le visage puis regarda les deux post-it collés sur le réfrigérateur. L’un venait de Luo Wenzhou, l’informant que la nourriture non entamée était au frais, l’autre, nettement plus long, était de Fei Du.
Tao Ran se frotta les yeux un bon moment avant de parvenir à en lire distinctement le contenu.
Le jeune homme expliquait que, lorsqu’il avait emmené Chenchen acheter un cahier, il avait eu l’impression qu’on les suivait. Il n’était pas certain que cela visait la petite et pouvait s’être montré trop méfiant, mais par prudence, il lui demandait, s’il avait du temps dans la soirée, de passer au 1101 de l’immeuble pour rendre visite aux parents de Chenchen et leur rappeler de faire attention à la sécurité de leur fille pendant les vacances d’été. Il ajoutait aussi de ne pas oublier d’apporter un petit quelque chose pour remercier la « grande beauté » d’avoir « honoré de sa présence son humble demeure ».
Quel fouineur. Il avait même noté le numéro de l’appartement.
Tao Ran laissa échapper un rire.
Puis son sourire se figea peu à peu. Il relut la description que Fei Du faisait du suspect, levant instinctivement les yeux vers la fenêtre ; la vieille résidence était envahie de végétation, conifères et buissons serrés les uns contre les autres, depuis l’étage, on ne distinguait rien.
Le silence était total.
Il ouvrit de nouveau le vieux carnet de son mentor.
Sur la page de garde figurait une minuscule photo du précédent propriétaire du carnet dans sa jeunesse, coupe en brosse, visage carré, regard sérieux face à l’objectif. À côté, en cursive ample, son nom : Yang Zhengfeng.
Les pages consacrées aux « enlèvements en série d’enfants du mont Lotus » avaient été entourées en rouge par le vénérable Yang. Tao Ran savait que cela signifiait qu’aux yeux de son shifu, l’affaire n’était pas résolue. On y trouvait les notes prises lors de la surveillance illégale de Wu Guangchuan pendant une quinzaine de jours ; chaque entrée quotidienne se résumant à « rien d’anormal ».
Plus bas, quelques lignes en écriture fine :
« Selon les collègues de Wu Guangchuan, lors du recrutement d’élèves au mont Lotus, il a été hospitalisé deux jours pour un rhume sévère ; cela correspond précisément au moment de la disparition de la victime Guo Fei. Les circonstances ont été vérifiées auprès de l’hôpital ; l’opportunité pour lui de commettre le crime reste sujette à caution. »
Tao Ran se servit un verre d’eau tiède et tenta de remettre de l’ordre dans ses pensées. Wu Guangchuan mesurait plus d’un mètre soixante-dix, un homme grand ; une petite fille aurait dû lever la tête pour voir son visage. À cet âge, les enfants commençaient déjà à distinguer les genres, à devenir sensibles ; un homme adulte inconnu, même enseignant, aurait eu besoin de plusieurs rencontres ou d’un contact prolongé pour gagner la confiance d’une fillette.
Hospitalisé, Wu Guangchuan avait-il vraiment eu le temps et l’occasion ?
Perdu dans ses réflexions, il referma le carnet, laissant apparaître un petit bout de papier glissé entre les dernières pages. C’était son écriture. Une fréquence radio FM y était notée, suivie de quelques mots : « minuit, lecture de l’heure zéro. »
Yang Zhengfeng était mort trois ans plus tôt, poignardé par un criminel recherché.
À cette époque, vieillissant, prenant du grade, il avait quitté le terrain pour un poste de gestion. Entendant dire qu’il serait bientôt promu directeur adjoint, Luo Wenzhou et Tao Ran attendaient avec impatience de pouvoir manger à ses frais.
Le jour des faits, il n’était même pas en service.
Pour accompagner son enfant à l’université, hors de la ville, Yang Zhengfeng avait posé deux semaines de congés annuels. Après l’avoir installé, il comptait profiter de sa dernière journée pour jouer les hommes au foyer et aller au marché dès l’aube.
En traversant un passage souterrain, il avait remarqué un vagabond à l’air instable. L’homme était nerveux, lançant des regards mauvais à quiconque le fixait un peu trop longtemps. Yang Zhengfeng avait immédiatement perçu, dans ces gestes infimes, une tension prête à exploser et, en observant mieux, il reconnut un criminel de niveau A recherché, qui avait sauvagement poignardé à mort ses quatre voisins avant de prendre la fuite.
L’état mental du suspect manifestement instable, il n’osa pas agir à la légère, contactant discrètement ses collègues.
Mais il ne fallut qu’une étincelle.
Une vieille dame promenant son chien passa par là. Le petit animal, peut-être sensible au danger, se mit à aboyer furieusement contre le fugitif, le provoquant aussitôt. Il hurla, sortit un couteau d’on ne sait où et se jeta sur la pauvre femme.
Yang Zhengfeng dut intervenir, recevant une douzaine de coups de couteau.
Ce jour-là, Tao Ran, de permanence, fut le premier à arriver sur les lieux, juste à temps pour voir une dernière fois le vénérable Yang.
Mais chose étrange, ses derniers mots ne furent ni pour demander si le criminel avait été arrêté, ni pour lui confier femme et enfant.
Serrant sa main, il répéta :
« 88.6 FM… 12:05… 88.6… »
Le programme de 12:05 sur 88.6 FM était « Lecture Heure Zéro ». Par la suite, l’émission avait cessé d’être diffusée et s’était transformée en application mobile assez confidentielle, diffusant chaque jour un livre audio au contenu d’une platitude redoutable. Fei Du l’avait entendue par hasard une fois et avait plaisanté en disant que c’était une arme d’hypnose.
Quand on enchaîne les gardes de nuit, qu’on inverse jour et nuit, le sommeil finit par se dérégler. Dans ces moments-là, Tao Ran écoutait parfois ces livres audio singuliers, ayant toujours douté d'avoir compris les derniers mots de son shifu.
Jusqu’au jour où il avait entendu l’identifiant : « Le Récitant ».
Tao Ran sortit son téléphone presque déchargé, ouvrit l’application et retrouva le commentaire sauvegardé sur Le Rouge et le Noir, signé par cet individu.
La première phrase disait :
« “Mais avec qui prendrai-je mes repas ?” — voilà la source de toutes les peurs du personnage. »
Or, par une coïncidence troublante, Zhao Haochang, le meurtrier de l’affaire 520, avait profité de ses liens avec la famille Zhang pour prendre la place d’un collègue et obtenir une opportunité exceptionnelle. Grâce à ces ressources, il avait gravi les échelons jusqu’au rang d’associé, commémorant cela en volant le stylo-plume de Fei Du, président de la société partenaire du projet, y apposant une étiquette commémorative sur laquelle figurait précisément :
« Avec qui prendrai-je mes repas ? »
Impossible d’expliquer cela à quiconque. S’il en parlait, on penserait simplement qu’il s’était trop plongé dans l’affaire, au point d’en devenir un peu paranoïaque, voyant des correspondances partout.
Le problème, c’était que Tao Ran avait l’impression d’avoir ressenti ce même étrange déjà-vu plus d’une fois ; et chaque fois, le même identifiant revenait.
Quand son shifu lui avait serré la main à la fin, avait-il réellement prononcé le nom d’une émission de lecture ennuyeuse ?
Ou bien avait-il mal entendu ? Sous l’auto-suggestion « il y a quelque chose d’anormal dans ce programme », avait-il fini par voir des ennemis derrière chaque buisson, suspecter chaque coïncidence ?
Tao Ran, à la criminelle depuis plus de sept ans, savait que ce genre de chose arrivait souvent. Quand une personne est trop suspicieuse, sa mémoire lui joue des tours.
Combien de témoins d’un crime violent sont incapables, ensuite, de dire clairement si le suspect était un homme ou une femme, grand ou petit ?
Au fil des années, il avait parcouru le carnet de l’ancien policier criminel d’un bout à l’autre un nombre incalculable de fois, cherchant à y déceler le moindre indice, à comprendre ce qu’avaient réellement été ses derniers mots. Mais bien qu’il en connaisse chaque note par cœur, il n’y avait jamais trouvé autre chose que cette émission de radio.
Inspirant profondément, il secoua la tête en se moquant de lui-même, songeant qu’il devrait peut-être aller discuter avec le psychologue du bureau.
C’est alors qu’une notification de mise à jour apparut dans le coin supérieur droit de l’application. Jetant distraitement un coup d’œil, ses pupilles se contractèrent.
Le sujet de la mise à jour était :
« Vagabond, as-tu retrouvé ta perle perdue ? — relecture de Lolita ; contributeur : Le Récitant »
Wenzhou, fais attention à ne pas casser mon bébé 👀🤭
- L’oncle Dongbin : fait référence à Lü Dongbin (呂洞賓), un érudit de la dynastie Tang devenu l’une des divinités les plus populaires du taoïsme, et l’un des Huit Immortels. Cette référence évoque plus particulièrement un proverbe chinois extrêmement courant : « Le chien mord Lü Dongbin, il ne reconnaît pas le cœur d’un homme de bien » (狗咬呂洞賓,不識好人心, gǒu yǎo Lǚ Dòngbīn, bù shí hǎo rén xīn).
Ce dicton signifie qu’une personne, par ignorance ou malice, retourne
le mal pour le bien, ou rejette agressivement une aide sincère. Le
proverbe provient d’une légende où Lü Dongbin, cherchant à aider
secrètement un ami pauvre, se fait mordre par le chien de garde de ce
dernier, qui ne le reconnaît pas. Invoquer « l’oncle Dongbin » dans une
conversation moderne sert donc souvent à souligner une situation
d’incompréhension ou d’ingratitude frustrante, où les bonnes intentions
d’une personne sont mal interprétées ou attaquées.
- Le terme de base n’est pas “saint” mais Lei Feng : soldat de l'Armée populaire de libération dans les années 1960. Après sa mort prématurée, la propagande d'État en a fait un citoyen modèle,
un symbole de dévotion absolue au Parti communiste, d'altruisme et de
modestie. Sa figure, largement popularisée par son journal intime (dont
l'authenticité est discutée), est devenue l'archétype du héros
socialiste et a fait l'objet de campagnes d'apprentissage moral à grande
échelle.
- Impératrice douairière Cixi (慈禧太后, 1835-1908) : figure dominante de la fin des Qing, concubine de l’empereur Xianfeng devenue régente, elle gouverna de fait la Chine pendant près d’un demi-siècle. Sa réputation (largement façonnée par une historiographie hostile et mysogine) en a fait l’archétype de l’autocrate capricieuse, avide de luxe et redoutée de tous. La réplique de Fei Du repose sur un double sous-entendu. Feindre d’« ignorer que ton nom de famille est Li » revient à suggérer ironiquement que son interlocuteur se prend pour un membre de la lignée impériale (le nom Li étant associé à la dynastie Tang et, par extension, à la souveraineté). Mais comme Li est aussi l’un des patronymes les plus répandus en Chine, la pique renverse aussitôt la flatterie : loin d’être impérial, il est parfaitement ordinaire.
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