Silent Reading : Chapitre 46 - Humbert Humbert XIV
— «
Allô, Su Luozhan ? Je suis le Professeur Wang, du Palais des Enfants,
celui qui a distribué vos cartes d’inscription à la rentrée. Tu te
souviens de moi ? »
— « Oui, je me souviens, Professeur Wang. »
— «
Il est tard, tu ne dors pas encore ? Tes parents sont près de toi ?
J’aimerais te poser quelques questions, mais j’ai besoin de l’accord de
ta mère ou de ton père. »
— « Papa n’est pas encore rentré. Maman est malade, elle dort, je ne peux pas la réveiller. Vous pouvez me parler directement. »
—
« Oh… d’accord. Une élève du cours d’arts plastiques, Zhang Yuchen, a
disparu après la sortie des classes aujourd’hui. On vous a aperçu jouant
ensemble. Tu te souviens de la dernière fois où tu l’as vue ? »
Silence.
— « Su Luozhan, tu es toujours là ? »
— « …Je suis là. Désolée professeur, le réseau passe mal ici. Vous parliez de la classe d’arts… »
— « De l’élève Zhang Yuchen. La petite, avec une tresse sur le côté. »
—
« Oh. On est allées jouer au petit parc un moment. Il y avait aussi des
élèves d’autres classes. Après, tout le monde est parti. On ne sait pas
où elle est allée. »
— « Vraiment ? Très bien, alors. Va te coucher vite. Ne sois pas en retard demain. »
— « D’accord professeur. Si vous la retrouvez, appelez-nous. Je m’inquiète. »
Lang Qiao coupa l’enregistrement de l’appel.
— « Comme il n’y avait aucun tuteur avec cette enfant et que ses explications correspondaient globalement à celles des autres, le professeur n’a pas insisté. Qu’est-ce que tu en penses ? J’ai encore du mal à y croire, mais en y réfléchissant, si le suspect est une enfant, ça expliquerait pourquoi Qu Tong aurait accepté de monter dans la voiture d’un inconnu dans une situation aussi terrifiante, et pourquoi avec Tao Ran, on n’a rien trouvé sur les bandes de vidéosurveillance. C’est… trop horrible. »
Luo Wenzhou fit glisser le dossier personnel de Su Luozhan devant elle.
— « Je vais te montrer quelque chose d’encore plus horrible. »
Le contact d’urgence de la petite, un nom familier, sauta immédiatement aux yeux de l’inspectrice : Su Xiaolan. Et comme pour enfoncer le clou, les mots mère et fille, notés, noir sur blanc.
⸻
Plusieurs voitures de police arrivèrent à toute vitesse devant une résidence plutôt bien tenue.
En pleine nuit, tout était silencieux et le gardien, somnolent, sursauta, fixant d’un air vide la carte présentée par Luo Wenzhou.
— « Une mère et sa fille nommées Su vivent bien ici ? »
L’employé le fixait si fort qu’il en louchait.
— « J-je… je sais pas… je viens juste… »
—
« Récupérez le registre des propriétaires », ordonna Luo Wenzhou. «
Soyez tous prudents. Si cette fille est vraiment le suspect que nous
cherchons, la situation sera très particulière. Elle est plus instable
qu’un adulte moyen, il ne faut surtout pas la provoquer. Si les victimes
sont encore en vie, aucune de nos actions ne doit entraîner des
conséquences irréparables. »
— « Capitaine Luo, c’est le 401 ! »
— « Parfait. En place. »
Dans le couloir du quatrième étage, tout le monde se dissimula près de la cage d’escalier et Luo Wenzhou leva le menton pour indiquer à Lang Qiao de frapper.
Elle se frotta le visage, raide comme si elle avait reçu une injection de botox, et força l’expression la plus douce qu’elle ait jamais affichée.
— « Il y a quelqu’un ? »
Aucune réponse.
Un peu agacée, elle recommença, d’une voix sucrée qu’elle n’avait clairement pas l’habitude d’utiliser.
— « Bonsoir, je suis la locataire qui vient d’emménager à l’étage au-dessus. J’ai une fuite chez moi… J’espère que ça n’a pas coulé chez vous ? »
Toujours rien.
Un technicien lui passa discrètement un judas inversé qu’elle installa, se penchant légèrement pour regarder à l’intérieur. Il n’y avait personne dans l’entrée, mais elle voyait le salon au bout du couloir. L’appartement était sombre, la seule source de lumière venant du centre de la pièce où se trouvait un autel funéraire. De chaque côté, des bougies électriques rouges et des lampes votives1 entouraient une photo en noir et blanc. Le visage sombre de la femme, éclairé par l’autel, semblait la fixer froidement et un frisson remonta le long de son échine. Elle recula instinctivement.
Luo Wenzhou la regarda, interrogateur.
Elle secoua violemment la tête et frappa de nouveau.
— « Il y a quelqu’un ? Même si vous ne voulez pas ouvrir, répondez-moi juste. Est-ce que vous avez une fuite ? »
Le silence s’étira dans le couloir étroit.
Soudain, Luo Wenzhou tendit la main et fit signe à Lang Qiao de reculer.
— « Ouvrez. »
— « Chef… »
Ils n’avaient ni preuves, ni témoins, ni mandat. Juste des suppositions.
— « Ça ira. S’il y a un problème, j’en prendrai la responsabilité. Ouvrez. »
Les policiers et les techniciens se ruèrent en avant et forcèrent la porte.
Une odeur indescriptible leur sauta au visage : un mélange grotesque d’encens et de cire, d’humidité estivale et d’air confiné, fermenté au point d’évoquer presque la putréfaction.
L’appartement était vide.
Il n’était pas grand, cinquante ou soixante mètres carrés tout au plus, un salon et une chambre, comme l’exige la réglementation. Mais le portrait de Su Xiaolan, trônant seul, donnait à l’endroit une impression de vide étrange.
La photo de la défunte faisait face à un lit deux places au couvre-lit en soie sombre, où se trouvaient un flacon de vernis à ongles foncé et un demi-paquet de cigarettes. La chambre attenante était plus petite, manifestement celle d’une enfant. Sur le petit lit simple, une rangée de poupées occidentales bon marché, aux yeux ternes, étaient assises épaule contre épaule, toutes tournées vers la porte.
Elles portaient des robes à fleurs.
— « Bon sang… »
Lang Qiao ouvrit l’armoire.
Uniquement des robes à fleurs.
Plus étrange encore, les motifs correspondaient exactement à ceux des robes des poupées.
La chair de poule lui monta aux bras.
— « Quelqu’un peut-il vraiment vivre ici ? »
Luo Wenzhou enfila des gants pour fouiller l’armoire, trouvant, dissimulée sous les vêtements, une petite boîte dont il ouvrit le loquet. La Lettre à Élise s’échappa des interstices. La pile devait être presque à plat car la mélodie sonnait faux, lente, inquiétante.
Les policiers virent enfin ce qu’elle contenait.
Lang Qiao se couvrit la bouche. À l’intérieur se trouvait une poupée nue, un bras et une jambe arrachés, les membres étendus sur des bandes de tissu ensanglantées. Elles étaient en coton, ornées d'un motif vif de petites fleurs blanches s'épanouissant en grappes successives.
— « C’est la robe de Qu Tong… Ses parents nous ont montré une photo d’elle la portant. La qualité n’était pas bonne, le motif avait déteint sur la couture latérale, c’était très irrégulier… » Lang Qiao désigna difficilement une bande de tissu. « Exacte… Exactement comme ça. »
Le visage grave, Luo Wenzhou referma la boîte.
— « Emportez-la pour expertise. »
Puis il entra dans la salle de bains.
L’humidité avait fait proliférer la moisissure. Devant le miroir ébréché se trouvaient deux brosses à dents, une rangée de rouges à lèvres de toutes les couleurs, et des cotons-tiges usagés.
— « Qu’est-ce qu’elle a dit au professeur… », marmonna-t-il. « Maman est malade. Elle dort, je ne peux pas la réveiller. Papa n’est pas rentré.
» Il fronça les sourcils. « Mais il n’y a aucune trace d’un homme ici.
De quel “papa” parlait-elle ? Vous êtes sûrs que l’appel a été pris ici ?
»
— « Capitaine Luo, j’ai trouvé le téléphone. » Un policier sortit
un vieux portable rayé de sous la table basse, vérifiant immédiatement. «
L’appel du professeur est bien dans ceux récents. »
Donc la fillette était là, il y a peu.
Luo Wenzhou se retourna brusquement.
— « Alors où est-elle maintenant ? »
Su Luozhan était encore jeune. Elle ne pouvait pas savoir combien de caméras il y avait au Palais des Enfants et n’avait probablement pas prévu d’être filmée sur l’aire de jeux.
Après l’appel du professeur, avait-elle paniqué en réalisant qu’elle s’était exposée ?
Qu’allait-elle faire maintenant ? Et surtout où était Zhang Yuchen ?
Quand Qu Tong avait disparu en pleine nature, son ravisseur portait du quarante-deux et savait conduire. Le mystérieux « papa » était donc très probablement un complice.
Zhang Yuchen n’était pas dans cet appartement saturé d’offrandes funéraires. Était-elle avec cet homme ? Su Luozhan avait-elle couru le rejoindre après l’appel ?
Si Chenchen était encore en vie, allaient-ils agir précipitamment ?
Allait-elle survivre jusqu’à l’aube ?
⸻
La nuit d’été était lourde comme du caramel fondu. La fillette courait dans les rues désertes, le bruit de ses pas résonnant comme un monstre invisible. Les mouvements furtifs des chats et des chiens errants la faisaient sursauter, elle se précipita dans une vieille maisonnette à deux étages.
Ces bâtiments, vieux de vingt à trente ans, étaient alignés en rangs serrés, chaque maison avait une petite cour, juste assez grande pour une vigne. De loin, on aurait dit des villas ; en réalité, l’espace était étroit, plusieurs familles partageant une même cour. La vie y était très inconfortable, et dès l'arrivée de l'été, c'était un véritable cauchemar : le vent et la pluie s'infiltraient. On prévoyait de les démolir bientôt.
Elle s’y reprit à deux fois avant d’enfoncer la clé et, une fois à l’intérieur, attrapa le téléphone près de la porte. De longues tonalités retentirent, chacune lui serrant l'estomac tandis qu’elle grattait nerveusement le mur écaillé de ses ongles trop longs. Après une douzaine de sonneries, l’appel se coupa automatiquement. Ses yeux s’écarquillèrent, comme si elle ne pouvait croire que son interlocuteur osait ne pas répondre. Elle ne se découragea pas pour autant et composa de nouveau le numéro ; comme la première fois, personne ne répondit.
La fillette était ravissante. Avec ses grands yeux en amande, ses joues rondes et son petit menton pointu, elle ressemblait bien plus, que ces pitoyables babioles bon marché, à une poupée occidentale. L’innocence et le charme coexistaient en elle, se complétant à la perfection. Mais soudain, une haine terrifiante grimpa sur son visage enfantin. Sans le moindre avertissement, elle fracassa le téléphone contre le mur et se mit à hurler de façon hystérique. À cet instant précis, un sanglot retentit dans la pièce obscure, comme les gémissements d'un petit animal, et la fillette agitée tourna brusquement la tête, allumant la lampe, le visage vide de toute expression.
La personne ligotée dans un coin se recroquevilla pour se protéger de la lumière. À travers ses larmes, elle lança un regard incrédule :
C’était Chenchen.
⸻
À ce moment-là, sa famille attendait toujours, rongée par l’angoisse, au Palais des Enfants.
Tao Ran sortit répondre à un appel. À son retour, il évita les proches de Chenchen et murmura quelques mots à Fei Du.
—
« Elle a un complice adulte, un homme ? » Il fronça légèrement les
sourcils. « Tu veux dire qu’ils ont d’abord utilisé la fillette pour
attirer Chenchen dans le petit parc, puis que l’homme est apparu, l’a
prise par surprise et l’a emmenée ? »
— « Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Tao Ran.
— « Non… je trouve juste qu’il y a quelque chose d’étrange. »
Fei Du souleva son bras blessé et tourna sur lui-même, parlant à voix basse comme pour réfléchir à haute voix.
— « De trop étrange. Quand Monsieur Zhang a appelé sa fille juste après cinq heures, le téléphone était déjà éteint, ce qui signifie que l’enlèvement était déjà en cours. Une heure plus tard, sa tentative d’activer à distance le téléphone de Chenchen a échoué, ce qui prouve qu’elle était déjà sous le contrôle du criminel. Mais celui-ci n’avait pas encore commencé à gérer la suite. Quand la fillette a volontairement perdu le téléphone, il devait être au moins six heures passées. Pourquoi ? » Ses pas s’arrêtèrent. « Un homme adulte, même à moitié immobilisé, n’aurait jamais eu besoin d’une heure pour maîtriser une enfant comme Chenchen. »
Fei Du reprit :
— « Et une fois tout terminé, la fillette a remis la batterie dans le téléphone de Chenchen et l’a délibérément laissé pour que quelqu’un le trouve. Pourquoi faire ça ? »
Puisqu’elle avait déjà retiré la batterie, démonter complètement le téléphone et jeter les pièces en chemin aurait été simple et sûr. Les chiens policiers n’auraient rien retrouvé. Quant à l’idée de détourner temporairement l’attention de la police, elle ne tenait pas non plus. Même un enfant ayant regardé quelques séries télé savait qu’une enquête ne reposait jamais sur un seul policier. On ne les aurait pas écartés aussi facilement.
Et si la personne qui avait ramassé ou volé le téléphone l’avait vue, cela aurait augmenté les risques.
— « Est-il possible que l’enlèvement de la petite fille à la Crête Ouest ait été un crime commis à deux, mais que cette fois-ci, pour une raison quelconque, l’homme n’ait pas été présent ? Que seule la fillette ait agi, et qu’elle ait donc eu besoin de plus de temps ? »
Tao Ran le fixa et attrapa son épaule.
— « Les capacités physiques d’une enfant sont limitées. Elle ne peut pas accomplir seule un meurtre sadique… ni réaliser l’enregistrement. Mais elle sait que le téléphone de Chenchen dispose d’un logiciel de contrôle à distance, et que ses parents essaieront forcément de s’en servir pour retrouver leur fille. Elle les torture dans l’ombre, atteignant le même but que l’enregistrement, mais par d’autres moyens. »
Donner de l’espoir. Faire chercher désespérément. Puis l’anéantir.
Seulement, elle n’avait pas prévu que le timing déraperait. Tout avait été plus long qu’elle ne l’imaginait.
— « Si c’est bien ça, elle n’aurait pas pu traîner seule une fillette de son âge », poursuivit Fei Du. « Elle n’a pu que la tromper. »
De loin, il regarda la mère éplorée, à nouveau effondrée en sanglots.
— « Chenchen savait très bien que son père allait la chercher, pourquoi aurait-elle accepté de partir avec elle ? »
Tao Ran prit une inspiration profonde et dit doucement :
—
« Je n’ai pas pris mon téléphone aujourd’hui, mais mon appartement est
plus proche que le Palais des Enfants. Ton papa est peut-être déjà en
train de te chercher à l’école. Si vous cherchez tous les deux, vous
risquez de vous manquer. Viens chez moi, tu pourras l’appeler. »
— «
La distance devait être très courte », murmura Fei Du. « Bien plus
proche que le Palais des Enfants. Une distance qu’un enfant jugerait
pratique et rassurante. »
Tao Ran tira la carte vers lui.
— « Un kilomètre… non. Dans un rayon de cinq cents mètres… »
Il y avait justement, à moins d’un carrefour de l’autre entrée du petit parc, un vieux quartier résidentiel promis à la démolition.
— « Attends », dit Tao Ran. « Pourquoi est-ce que cette adresse me dit quelque chose ? »
⸻
Pendant ce temps, Luo Wenzhou et les autres avaient mis l’appartement de Su Luozhan sens dessus dessous, cherchant principalement tout ce qui pourrait appartenir à un homme, à la recherche de la moindre trace du mystérieux complice.
Lang Qiao ouvrit un tiroir et le vida. À l’intérieur se trouvaient des certificats de résidence, des cartes d’identité, des notifications d’inscription scolaire et autres documents similaires. Elle ne prit qu’un dossier médical, qu’elle feuilleta rapidement, jetant le reste à terre d’un geste distrait.
Le regard de Luo Wenzhou balaya les papiers.
Au bout d’un instant, comme frappé par une idée soudaine, il se figea, s’accroupit et ramassa deux certificats de propriété. L’un concernait cet appartement d’une chambre et d’un salon, l’autre appartenait à un immeuble situé dans une cité ouvrière, devenu propriété privée lors de la réforme du logement2.
La maison était plus vieille que Su Xiaolan.
— « Xiao-Qiao’er, vérifie ça pour moi », dit-il. « Il y a vingt ans, quand Su Xiaolan était enfant, est-ce que c’est bien cette adresse qui figurait dans son dossier ? »
Lang Qiao ne comprit pas immédiatement où il voulait en venir, mais obéit instinctivement et partit vérifier.
Avant même qu’elle n’ait trouvé quoi que ce soit, un appel arriva du policier chargé de surveiller Xu Wenchao.
—
« Capitaine Luo, on a installé un dispositif d’écoute dans la chambre
du suspect. Il vient de recevoir deux appels à la suite. Il les a
clairement entendus, mais n’a pas répondu. Vous pensez qu’il a remarqué
qu’il est surveillé ? On a aussi identifié le numéro appelant, c’est une
ligne fixe. L’adresse est… »
— « Le carrefour de la société commerciale de la route des Enfants, bâtiment 3 », dit Luo Wenzhou.
Le policier marqua un temps d’arrêt.
— « Capitaine Luo… Comment vous avez deviné ? »
Au même moment, Lang Qiao déboula en courant.
— « Chef ! Lors de l’enquête, à l’époque, c’est bien cette adresse que Su Xiaolan a fournie ! »
— « On y va ! »
Chenchen est en vie, mais je doute que ça soit le cas de la pauvre Qu Tong...
- Votive
: Une offrande votive est un objet déposé dans un lieu sacré à
l'intention d'une divinité en vue d'en obtenir une protection, des
avantages dans l'existence ou la réalisation d'un vœu.
- Réforme du logement (房改, fánggǎi) : Jusqu’à la fin des années 1990, les urbains étaient généralement logés pour une somme modique par leur employeur ou par le gouvernement local dans des habitations collectives. Par la suite, ces logements ont été vendus à bas prix à leurs occupants. Dans le même temps, l’immobilier commercial a explosé, et un grand nombre de citadins ont pu acheter un appartement.



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