Silent Reading : Chapitre 49 - Humbert Humbert XVII
— « Le 27 à 20 h 30, Xu Wenchao était bien chez lui. »
Tao Ran était d'abord passé à l'hôpital échanger quelques mots avec Chenchen, qui reprenait peu à peu conscience, avant de filer au bureau. En chemin, il s'était arrêté pour vérifier l'alibi de Xu Wenchao.
— « Je me suis aussi renseigné sur ses commandes de plats à emporter des six derniers mois. C'est très régulier, une poignée de restaurants, les livreurs le connaissent tous. »
Un collègue demanda :
— « Il n'aurait pas pu soudoyer un livreur ? »
—
« Allez voir, mais je pense que c'est peu probable », dit Luo Wenzhou. «
Les livreurs sont jeunes et changent tous les deux ou trois mois. Au
mieux, ils connaissent leurs clients de vue. Peu de chances qu'ils se
parjurent dans une affaire pareille pour un mec qui commande à manger.
Et franchement, tout le monde n'ose pas raconter n'importe quoi devant
la police… Autre chose. »
— « Quoi ? »
—
« Je chausse du 42. » Luo Wenzhou tapa légèrement du pied. « Xu Wenchao
portait des baskets quand il est venu cet après-midi, c’était plus
difficile d’estimer sa pointure. Mais avec celle qu’il a là, à vue de
nez, je dirais qu'il fait une taille en dessous. »
La salle de réunion s'agita. Lang Qiao entra la dernière et se laissa tomber sur une chaise.
— « Patron, trouve quelqu'un d'autre, je craque avec cette gamine. Elle me fout la chair de poule. »
— « Un problème avec Su Luozhan ? »
—
« Oh, elle mange et elle dort en toute décontraction », répondit Lang
Qiao en attrapant une canette de café qu'un collègue lui lançait. « Les
adultes ne lui font pas peur, les flics non plus. Je sais plus quoi
penser. Soit elle est trop jeune pour comprendre ce qu'elle a fait, soit
elle est trop maligne, elle sait que son âge la protège, alors elle ne
craint rien. Si on lui parle gentiment, elle fait l'innocente, elle
minaude. Si on essaie de lui faire peur, elle nous regarde avec un
sourire insolent. »
Elle soupira, secouant la tête.
— « Ah oui, tout à l'heure, elle m'a demandé une brique de lait sucré et après l'avoir bue, elle m'a sorti : "J'ai sommeil, je peux dormir un peu ?"
Et elle s'est vraiment endormie ! » s’exclama-t-elle. « Je vous jure,
si j'avais fait une connerie et qu'on m'avait emmenée au commissariat,
je serais morte de trouille. Je n'aurais pas fermé l'œil de la nuit.
Cette gamine, est-elle seulement humaine ? »
Luo Wenzhou ne répondit pas. Le visage grave, il alluma une cigarette. Sans la porter à sa bouche, il resta perdu dans ses pensées.
Xu Wenchao jouait forcément un rôle là-dedans. Trop de coïncidences.
Il
était lié aux affaires d'il y a vingt ans, il était proche de Su
Xiaolan et de sa fille, Su Luozhan l'avait appelé deux fois depuis la
scène de crime et l'avait balancé sans hésiter quand la police l'avait
interrogée. Sans compter que son comportement, les deux fois où ils
l'avaient convoqué en une journée, valait le détour. La première fois,
il avait été courtois, mais pas très futé, jouant volontiers la carte de
l'oubli. Et quand Tao Ran l'avait mis en difficulté, il n'avait pas
semblé s'y attendre, paniquant un peu. La seconde fois, en revanche, il
était calme, précis, méthodique.
En pleine nuit, la police avait débarqué chez lui, et il était déjà tout habillé.
La première fois qu'il était venu, il avait dit avoir entendu le flash radio, être au courant pour l'affaire Qu Tong. Les infos diffusées au public ne donnaient évidemment pas les détails, mais « la nuit du 27 » et « la Crête Ouest » avaient été mentionnées.
Pourquoi n'avait-il pas parlé directement d’un alibi, aussi solide ?
Parce qu'il n'était pas préparé ? Qu'il avait paniqué ? Ou parce qu'il ne se savait pas suspect ?
Ou alors… Il testait les réactions de la police ?
Si c'est le cas, c'était terrifiant.
Mais quoiqu’il en soit, une personne ne peut pas se couper en deux.
Impossible d’être à plusieurs endroits à la fois !
Luo Wenzhou réfléchit un instant en silence, puis tapa sur la table.
— « Bon, écoutez-moi. Je vais avoir besoin que vous récoltiez des données… »
La porte s'ouvrit, l'agent de permanence à l'accueil passant la tête :
— « Capitaine Luo, votre commande est là. »
Luo Wenzhou se figea. Avant même qu'il puisse réagir, les jeunes affamés qui couraient depuis la nuit s'étaient rués, l'œil brillant. Ils attrapèrent les sacs, regardèrent à l'intérieur et restèrent bouche bée.
Ce n’étaient ni des brochettes, ni du malatang1 et même pas un fast-food étranger.
Deux gros sacs débordaient, un isotherme avec des plats chauds, un réfrigéré avec de la glace carbonique, tous deux arborant un logo pompeux. Les couverts, dans une boîte en carton spéciale, étaient si beaux qu'on les aurait crus réutilisables. De la cuisine chinoise et occidentale, des plats chauds et froids, et dans le sac réfrigéré, plusieurs cartons de crème glacée bien fraîche. On se serait cru au restaurant d'un palace !
Luo Wenzhou s'étouffa avec sa fumée.
Lang Qiao fut la première à réagir, attrapant adroitement un pot de glace qu'elle serra contre elle.
— « Mon Dieu, Boss, t’es le meilleur ! »
Tao Ran, lui, était interloqué :
— « Mais t'es malade ? Tu veux ne plus manger de tout le mois ? »
— « Patron, t’as gagné à la loterie ? »
— « T'as touché le jackpot sur les matchs de l'Euro ! »
— « N'importe quoi, notre capitaine ne ferait jamais ça. Hé, Boss, tes parents t'ont filé de l'argent de poche ? »
—
« De l'argent de poche ? Pourquoi faire les généreux comme ça tout d'un
coup ? Ils chercheraient pas à t'acheter parce qu'ils vont te faire un
petit frère, des fois ? »
— « M’acheter, oui…. » grommela Luo Wenzhou. « La ferme ! »
Quelle joyeuse bande d’idiots.
Il retourna le sac isotherme et tomba sur un logo familier qui fit tressauter le coin de son œil.
—
« Hé, ça vient de l'hôtel de luxe au nord », remarqua soudain Lang
Qiao. « Leur restaurant est tellement select. Comment ça se fait qu'ils
bossent en pleine nuit et qu'ils livrent à domicile, en plus ? Ils se
mettent à la portée du peuple, ou quoi ? »
— « Tu peux pas la boucler
en mangeant ? » Deux petites veines saillirent sur la tempe de Luo
Wenzhou. « D'où vous sortez toutes ces questions, bordel ? Si vous
voulez pas manger, au boulot ! »
Lang Qiao scruta l'expression de son capitaine et sentit son petit cœur d'adolescente niaise faire un bond.
En y réfléchissant, ce genre de casse-croûte de minuit digne d'un roman à l'eau de rose ne collait pas vraiment avec le style « crêpes, fruits, lait de soja chaud » de leur supérieur, plutôt frugal. Une autre idée lui traversa l'esprit.
Elle lâcha sans réfléchir :
— « Attends, est-ce que quelqu'un te fait la cour en t’envoyant tous tes plats préférés… Aïe ! »
Luo Wenzhou l'avait tapée en plein front avec un journal roulé.
Sourd et muet, il ignora royalement le sujet. Au milieu des effluves de nourriture qui assaillaient les narines, il reprit imperturbablement :
—
« Mangez en écoutant. Je veux que vous vous scindiez en deux groupes.
Le premier, vous fouillez la base des enfants disparus, vous sortez tous
les dossiers de chaque district et canton. Concentrez-vous sur le sexe,
l'âge, le signalement au moment de la disparition, et un résumé des
faits. Avec ces quatre critères, dans cet ordre, on trie grossièrement ;
commencez par les deux dernières années. »
— « Tu penses que Qu Tong n'est pas la première ? » demanda Tao Ran.
—
« Le suspect a filé la petite longtemps sans laisser de traces, et dans
l'urgence, il a embarqué Qu Tong calmement. Il avait un objectif
précis, ce n'était pas un coup de tête. Qu Tong n'est sûrement pas la
première. » Luo Wenzhou reprit, plus grave : « Même si on ne trouve rien
pour celle-ci, il faudra trouver pour les autres. Le deuxième groupe,
fouillez tout ce qui concerne Su Luozhan, Su Xiaolan et Xu Wenchao.
Relevés scolaires, comptes bancaires, factures téléphoniques, ordis,
tout. »
Les deux missions tombaient comme un couperet. Même sans tendre l'oreille, on sentait le poids de la Montagne des Cinq Éléments2 s'abattre sur leurs épaules. Certains prenaient des notes, d'autres mangeaient en baissant la tête. Le festin de minuit avait perdu son goût, plus personne ne se souciait de savoir d'où il venait.
Luo Wenzhou attrapa une aile de poulet frite avec une serviette en papier et la nettoya en un éclair, comme une sauterelle dans un champ de riz.
— « C'est beaucoup de travail. Reprenez des forces et au boulot. Xiao-Lang, tu centralises. »
— « Patron, on réinterroge Su Luozhan ? »
—
« Ça ne sert à rien », rétorqua le capitaine. « Avec un adulte, on peut
le secouer, lui faire peur, le piéger. Mais cette gamine… Quand elle
est en face de toi, elle ne te considère pas comme un congénère. Pour
elle, les humains et les moutons, c'est pareil. De la viande.
Et en plus, elle est trop jeune, il nous faut plus solide que son
témoignage. Le proche d'une victime de l'affaire d'il y a vingt ans est
dans le couloir. Je pense que personne ici n'a envie que ça traîne
jusqu'à la retraite. Au boulot ! »
Ce
travail de tri, répétitif et ennuyeux, ne faisait pas monter
l'adrénaline. Aux petites heures du matin, l'envie de dormir vous
terrassait, et seul le mauvais café vous maintenait éveillé. Les
dossiers des enfants disparus étaient tous laconiques : fille ou garçon,
âge, quand et comment ils avaient disparu…
Comment était
l'enfant, ce qu'il aimait, son caractère, quels parents se réveillaient
encore en hurlant la nuit, prêts à passer le reste de leur vie à
chercher en vain ; rien de tout ça ne figurait sur le papier.
Toutes ces tragédies alignées ressemblaient à une stèle funéraire, à la fois bouleversante et monotone.
Le jour se leva en un clin d'œil. La salle de réunion était jonchée de canettes de café vides et de mégots.
— « Filles de neuf à quatorze ans, disparues sans raison, sans nouvelles à ce jour ; on exclut celles qui ont laissé une lettre et celles qu'on a retrouvées mortes. L'année dernière, trente-deux. L'année d'avant, trente et une. Si on affine en retirant celles qui étaient déjà développées et celles qui faisaient encore trop bébé, il reste vingt-six cas l'année dernière, vingt l'année d'avant. »
Luo Wenzhou versa de l'eau sur une serviette et la passa sur son visage.
— « Avec une robe à fleurs ? »
—
« Sept l'année dernière, huit l'année d'avant. » Lang Qiao leva la
tête. Autour d'elle, ses collègues bâillaient à s'en décrocher la
mâchoire. Elle était la seule, le visage blême sous la lueur de l'écran,
sans la moindre trace de somnolence dans ses yeux injectés de sang. «
Chef, tu veux voir ? »
Lorsqu’elle brancha son portable au projecteur, les photos s'affichant, Tao Ran, en plein bâillement, se figea.
Les quinze filles, séparément, ne se ressemblaient pas. Mais rassemblées, leurs différences s'estompaient étrangement. Ne ressortait que ce je-ne-sais-quoi de fragile, propre aux filles entre l'enfance et l'adolescence, étrangement similaire.
À première vue, impossible de les distinguer !
Tao Ran murmura :
— « C'est pas possible… »
Elles étaient comme des fleurs séchées, éparpillées dans l'océan des avis de recherche, ensevelies dans les dossiers non résolus, disparues sans laisser de trace. Sans ce hasard, personne n'aurait vu que ces affaires étaient liées. Une vigne vénéneuse, cachée au cœur de la forêt en plein jour, aux racines immenses, aux vrilles douloureuses, comme un filet invisible. La partie émergée de l'iceberg donnait déjà le vertige.
— « Remontez », ordonna Luo Wenzhou. « Dix ans… non, vingt ans. Jusqu'à l'affaire du Mont Lotus. »
⸻
Tôt le matin, Fei Du se fit apporter des vêtements, s'habilla et demanda à son assistante de le conduire chez la Docteure Bai.
Ce fut un homme d'âge mûr qui ouvrit la porte. De taille moyenne, le visage carré, les épaules larges, des lunettes ; une tenue si banale qu'il en devenait invisible. Mais son regard fit imperceptiblement froncer les sourcils du visiteur. Rien de puissant ni de perçant, mais une présence particulière, comme une aiguille fine s'enfonçant silencieusement dans les pores.
Fei Du le fixa un instant, puis dit, très poli :
— « Bonjour, je cherche la Docteure Bai. J'ai rendez-vous. »
—
« Ah. » L'homme remonta ses lunettes. « Vous êtes le jeune Monsieur
Fei, sans doute. Bai Qian est mon épouse. Je vous en prie, entrez. »
À cet instant, la Docteure Bai apparut pour accueillir son visiteur. L'homme, pressé, prit congé chaleureusement, glissa sa mallette sous son bras et sortit.
— « Il travaille à l'Université de Sécurité Publique de Yancheng », dit-elle en voyant Fei Du se retourner vers lui. « En fait, c'est un rat de bibliothèque, bon à rien. Il passe son temps à donner des cours et à pondre des articles ; le livre que vous vouliez emprunter, c'est lui qui l'a édité. »
Le regard de Fei Du s'attarda sur le titre — Étude sur la psychologie des agresseurs. (3ᵉ édition) — et sur le nom de l'éditeur, Pan Yunteng.
—
« Comment allez-vous ? » Elle lui versa du thé. « La dernière fois,
quand vous m'avez dit vouloir faire un master, j'ai eu une sacrée
frayeur. C'était la première fois que j'entendais une personnalité
mondaine telle que vous, avec un projet de vie aussi incongru. Vous
n’auriez pas trop feuilleté de manuels universitaires avec moi ? »
— «
Je ne suis qu'un faire-valoir, après tout », répondit Fei Du, sans s'en
formaliser. « Mon père m'a laissé une équipe de managers exceptionnels,
compétents et complémentaires. Ils n'ont pas besoin que je m'en mêle.
Les actionnaires non plus, d'ailleurs. Ils préfèrent que je me tienne à
l'écart, que je me contente de bien gérer la situation et d'encaisser
mes dividendes. Ce que tout le monde aimerait, c'est qu’un fils à papa
dans mon genre se mette sérieusement à étudier, au lieu de se pavaner
avec un diplôme acheté. »
Surprise, la Docteure Bai demanda :
— « Vu vos exigences, un MBA à l'étranger ne serait-il pas plus judicieux ? Notre domaine est plutôt niche, non ? »
Fei Du rit :
— « Docteure Bai, d'autres fainéants comme moi se lancent dans des "études mystiques" ou se spécialisent dans les Beatles. À côté, mes centres d'intérêt sont presque banals. »
Elle rit à son tour, malgré elle.
—
« C’est vrai, et de toute façon, vous n’avez pas à vous soucier de vos
perspectives d’emploi. Quel domaine vous intéresse le plus ? Je pourrais
peut-être vous présenter un directeur de thèse. »
— « Celui-ci est pas mal », dit Fei Du en agitant l’épais livre dans sa main.
La Docteure Bai le fixa, puis vit une pointe d’autodérision sur son visage.
— « Il paraît qu'il y a de précieuses beautés dans la police. Peut-être que comme ça, je serais bien positionné pour tenter ma chance. »
⸻
Quand Fei Du prit congé, il était plus de midi. Son téléphone, chargé à bloc, était pourtant resté muet dans sa poche.
Il réfléchit un instant :
— « Au Commissariat Central. »
Son assistante le regarda, interloquée.
— « Président Fei, il y a un problème ? Vous allez porter plainte ? »
Il lui sourit simplement en réponse.
L'assistante, qui travaillait avec lui depuis des années, connaissait la signification de chacun des sourires de ce séducteur. Frissonnant, elle songea que les goûts du jeune maître devenaient décidément de plus en plus… intenses.
Fei Du utilise son argent pour nourrir son homme et ses enfants...
L'affaire se complique sinon...
- Malatang (麻辣烫) : Plat de rue emblématique de la cuisine chinoise, originaire du Sichuan. Il s'agit d'une soupe épicée et bouillante
dans laquelle le convive choisit lui-même ses ingrédients (brochettes
de viande, tofu, légumes, nouilles) qui sont cuits sur-le-champ et
servis dans un bol généreusement arrosé du bouillon parfumé au piment et
au poivre du Sichuan. Son nom signifie littéralement « piquant- brûlant » : má (麻) renvoie à la sensation d'engourdissement provoquée par le poivre du Sichuan, là (辣) à la brûlure du piment, et tàng (烫) à la température brûlante du bouillon.
- Montagne des Cinq Éléments (五行山, Wǔxíng Shān) : Leu où le Bouddha emprisonne Sun Wukong après sa rébellion contre le Ciel, dans Le Voyage en Occident. Elle est formée par les cinq doigts de la main du Bouddha, métamorphosés en cinq pics correspondant aux cinq éléments (métal, bois, eau, feu, terre). L'expression fonctionne donc comme une métaphore d'une contrainte absolue, d'un poids écrasant dont on ne peut s'échapper
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