Silent Reading : Chapitre 51 - Humbert Humbert XIX
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| @eginawz |
Même si Fei Du avait perdu la tête, fait du rodéo en voiture en plein centre-ville et qu’il l'avait personnellement traîné dans une petite cellule, ça aurait paru plus normal que ce qu'il venait de dire.
Les tempes de Luo Wenzhou palpitaient sans répit. Son processeur surchargé, qui venait juste de refroidir un peu, montrait de nouveaux signes de surchauffe. Inscrit en avril. Aussi riche et puissant que soit Fei Du, quelles que soient les portes qui s'ouvraient devant lui, il avait dû commencer à préparer ça l'année dernière.
Pourquoi ?
S'était-il soudainement passionné pour le monde universitaire ? Avait-il un sérieux problème d'oisiveté ? Était-ce pour conquérir Tao Ran ? Ou s'était-il subitement lassé de son monde imprégné de l'odeur du profit ?
À cet instant, peut-être parce que c'était assez bondé en bas, une photo échappa accidentellement de la main d'une femme d'âge mûr. Elle tendit précipitamment la main pour l'attraper, mais une rafale de vent emporta le vieux papier photo. C'était clairement un petit incident insignifiant, mais pour une personne aux nerfs suffisamment sensibles et fragiles, cela ressemblait à un signe mystique annonciateur de malheur. La femme s'effondra, tomba à genoux en titubant et se mit à sangloter.
Les pleurs, rauques mais perçants, s'infiltraient par les interstices de la fenêtre du couloir. Au milieu de ce tumulte angoissant, un technicien de l'Institut de recherche criminelle arriva au petit trot.
— « Capitaine Luo, les résultats d'analyse de l'échantillon que vous avez apporté hier sont arrivés. Le sang sur le tissu est celui de Qu Tong ! »
Luo Wenzhou prit une profonde inspiration, regarda Fei Du un moment, puis se dirigea sans un mot vers le bureau du Directeur Lu.
Vingt minutes plus tard, Fei Du, deux pots de crème glacée à la main, entra dans la pièce où Su Luozhan était retenue temporairement. Il posa les pots sur une petite table.
— « Tu en veux ? Lequel ? »
Elle le regarda, hésita un instant, puis désigna celui à la fraise.
Il lui laissa et prit l'autre barquette, sortit ses écouteurs, son téléphone et lança un match de basket en direct qu’il regarda, jambes croisées, tout en mangeant, l'ignorant complètement.
Ils restèrent assis en silence un moment. Au début, Su Luozhan était calme, évitant son regard. Lorsqu'elle eut mangé la moitié de sa glace et constata qu'il ne disait rien, elle ne put s'empêcher de le dévisager. Son regard parcourut sa chemise et son téléphone avant de s'arrêter sur son poignet posé sur la table. La tête penchée, elle contempla sa montre un instant, puis tapota doucement le sol du bout du pied à deux reprises.
— « Ta montre, elle est vraie ? »
Fei Du n'avait peut-être pas entendu ; il ne répondit pas.
Su Luozhan attendit un moment, puis tendit un doigt par-dessus la table pour tapoter deux fois légèrement le côté du téléphone.
Enfin alerté, Fei Du retira une oreillette.
— « Oui, qu'y a-t-il ? »
Le volume de son téléphone était très fort. Dans la pièce silencieuse, on entendait les cris du commentateur filtrer à travers l'écouteur.
Su Luozhan mordilla le coin de sa cuillère en plastique.
— « Que fais-tu ici ? Tu ne vas pas me poser de questions ? »
— « Oh, mes collègues sont occupés, ils m'ont envoyé te surveiller. »
Fei
Du semblait peu disposé à quitter l'écran des yeux. Il lui accorda à
peine une seconde d’attention avant de se replonger dans le match,
répondant d’un ton distrait.
Quand on lui posait des questions, elle faisait l'idiote ; mais quand on ne s'intéressait pas à elle, elle semblait mécontente.
Au début, Su Luozhan lui jetait des coups d'œil de temps à autre. Lorsqu'elle eut fini sa glace, elle se contenta de le fixer, engageant spontanément la conversation.
— « Tu es aussi de la police ? »
— « Stagiaire », répondit Fei Du avec nonchalance.
—
« Les stagiaires, ils sont très riches ? » Elle haussa les sourcils
d'un air très adulte. « Ta montre a l'air super chère. C'est une vraie
ou une bonne contrefaçon ? »
Fei Du sembla trouver ses remarques très amusantes. D'abord, il haussa les sourcils, d'étonnement, puis fut incapable de retenir un sourire.
— « Tu sais ce que c'est qu'une "bonne contrefaçon" ? Gamine, qui t'a appris ça ? »
L'expression de Su Luozhan se durcit aussitôt, visiblement froissée par son attitude désinvolte de grand qui taquine un enfant.
Elle se souvint de cet homme au bras gauche blessé. Dans l'ancienne demeure des Su, il l'avait traitée de la même manière, incapable de croire qu’elle fût capable de quoi que ce soit, ni qu'elle pût représenter une quelconque menace.
Découvrir
qu'on a réussi à tromper son monde, déguisé en agneau, procure
généralement une certaine satisfaction. Mais cette satisfaction est
éphémère, car dans la supercherie, l'important est bien sûr de « rester
le loup ». Il n'y a aucun plaisir à jouer les imbéciles, surtout quand
on est traité comme tel.
Su Luozhan se mordit la lèvre,
cherchant à savoir s'il était vraiment indifférent ou s'il faisait
semblant. Au bout d'un moment, elle ne put s'empêcher de lancer une
pique, mi-sérieuse, mi-amusée.
— « Les messieurs… »
Fei Du marqua une pause, mais ne lui demanda pas « Quels messieurs ? »
Il dit seulement, avec une pointe de pitié et une certaine condescendance :
— « Ça va aller maintenant, ne t'inquiète pas. »
Face à son attitude, Su Luozhan eut l'impression d’avoir raté une marche en haut d’un escalier.
Elle ne put s'empêcher d'enchaîner :
— « Tu veux dire quoi ? »
—
« Je veux dire qu'il n'y aura plus de méchants pour te faire du mal.
Quant à ce qu’on va faire de toi maintenant, on verra. Le problème n'est
pas grave et tu es encore jeune, tu n'auras pas à assumer de
responsabilité pénale. Je suppose que tu seras placée. » Fei Du
réfléchit un instant, puis mit enfin en pause son fichu match de basket,
semblant se souvenir de ses devoirs de « policier ». Il ouvrit grand
ses beaux yeux en amande, mais adressa une série de clichés à la
fillette : « Vous, les enfants, vous n'avez pas conscience des choses.
Les gens profitent de vous et vous ne vous rendez compte de rien. Ma
petite, le passé est le passé. Quand tu sortiras, tu dois travailler dur
à l'école, ne plus penser à tous ces trucs compliqués. La route devant
toi est encore longue… »
Tao Ran avait profité de leur précédent silence pour faire une sieste devant l'écran de surveillance. Il venait de se réveiller quand il entendit ce laïus et se frotta précipitamment les yeux.
— « Bonté divine, c'est Fei Du… Avec ce blabla, j'ai cru que tu l’avais possédé ! »
Luo Wenzhou donna un coup de pied dans sa chaise.
Il saisit l'occasion pour se lever et s'éclaircir les idées. Se frottant le visage, il tendit un moment l'oreille à l'interminable sermon sur l'écran de surveillance. Puis il sourit.
— « Ça fait un bail que vous ne vous êtes pas disputés. C'est plutôt bien. »
— « Pour quelle raison on se disputerait ? »
—
« Qui sait ? » Tao Ran rit. « Vous n’avez pas sorti les griffes dès que
vous vous êtes aperçus devant le commissariat du Marché aux Fleurs ?
Vous ne vous êtes pas battus tout le long du chemin du retour ? Et tu
n’as pas ordonné qu’on lui colle un PV ? »
Le grand Capitaine Luo ne put que garder le silence.
— « Je te le dis depuis le début.» Tao Ran soupira, comme à son habitude, jouant les médiateurs. « Fei Du est vraiment quelqu'un de bien. Si tu es un peu gentil avec lui, il te le rendra au centuple, discrètement. Il a parfois tendance à pinailler, mais rarement sérieusement. Sinon, il n'aurait pas laissé passer ça aussi facilement quand sa voiture de sport a été détruite. »
Il s'attendait à ce que son ami réponde par un ricanement ; mais à la place, au bout d'un moment sans rien dire, il lâcha un bref :
— « Ouais. »
Tao Ran en fut estomaqué.
Mais qu'est-ce qui se passait sur terre ces derniers temps ? Comment se faisait-il que chaque fois qu'il ouvrait les yeux, le monde avait changé !
À ce moment précis, sur les images de surveillance, Su Luozhan se leva brusquement et s'avança, presque assise sur la petite table, interrompant d'un geste le discours idéologique de Fei Du.
— « Tu crois qu'ils se sont servis de moi ? » demanda-t-elle calmement.
—
« Xu Wenchao a été arrêté et traduit en justice », répondit-il d'un ton
ferme. « Bien que certaines questions restent en suspens, nous devrions
bientôt obtenir des réponses. »
Su Luozhan laissa échapper un rire énigmatique.
—
« Si tu es prête à l'identifier, bien sûr… » À ce stade, il fit une
pause délibérée, puis secoua la tête en souriant. « Laissons tomber, à
quoi ça servirait que tu l'identifies ? Tu veux manger autre chose ? Je
peux envoyer quelqu'un. »
— « Pourquoi ça servirait à rien que je l'identifie ? »
—
« Parce que tu es une enfant », dit Fei Du d'un ton neutre. « Les
enfants ne peuvent pas témoigner. C'est une affaire très grave. Ils ne
te croiront pas, et même s'ils le faisaient, on ne pourrait pas te faire
témoigner au tribunal. Mais, ma petite, il y a un point dont je dois te
parler. Même si tu as peur, faire du mal à d'autres enfants est mal. Tu
tenais un couteau tout à l'heure. Tu te rends compte du danger ? Si tu
avais glissé… »
Elle l'interrompit soudain :
— « Si j'avais glissé, je n’aurais pas pu la tuer ? »
Fei Du la regarda, semblant hébété.
Su Luozhan enroulait et déroulait une mèche de cheveux autour de sa tempe, encore et encore, le regardant avec un sourire qui n'en était pas vraiment un. Elle ressemblait à un chasseur qui a jeté un appât et attend que sa proie morde à l'hameçon.
Il devint « solennel », posa son téléphone et se redressa, la regardant.
— « Je sais que pour certains enfants qui ont souffert, il peut être difficile de s'accepter comme victimes. Tu peux penser à tort que seuls les méchants sont forts, que seuls les méchants sont capables, et que les victimes sont toutes faibles et stupides et méritent leur sort. Tu peux même imiter aveuglément ceux qui font le mal, mais… »
— « Les victimes sont faibles et stupides et méritent ce qui leur arrive. » Su Luozhan lui tira la langue. « Elles sont comme des moutons. Tout ce qu'elles savent faire, c'est bêler, lentes et débiles. Faciles à piéger, elles crient au moindre contact, elles meurent comme ça. Elles n'ont aucune valeur, vivantes. »
Fei Du fronça les sourcils, fixant la fillette avec un mélange de choc et de colère.
— « Comment peux-tu penser ça ! »
Depuis le moment où il l'avait prise pour une enfant stupide et avait essayé de l'éduquer, une rage féroce rongeait le cœur de Su Luozhan ; elle n'aurait rien souhaité de plus que d’arracher son doux visage. En voyant son expression changer à présent, son angoisse s'apaisa enfin légèrement, et elle ressentit un plaisir indescriptible, injustifié.
—
« De toute façon, je ne risque pas la prison, n'est-ce pas ? » Elle
regarda Fei Du avec satisfaction. « Ces moutons sont vraiment naïfs. Ils
croient tout ce qu'on leur dit. Il suffit de les approcher une fois
pour qu'ils vous prennent pour leur ami et vous suivent partout… Haha,
c'est à mourir de rire ! »
— « Su Luozhan. » Les lèvres de Fei Du tremblèrent légèrement. « Arrête de dire des bêtises ! »
Elle n'avait pas eu l'occasion de voir l'expression des parents de Qu Tong quand ils avaient reçu l'enregistrement ; tout était dans son imagination. Elle avait ressenti une démangeaison insupportable, et maintenant elle greffait l'expression peinée et troublée de ce jeune « policier » sur cette vision. Elle était si excitée que ses yeux brillaient.
—
« Je dis pas de bêtises » Elle balançait innocemment le bout du pied,
touchant doucement le sol. « C'est ce que ma mère m'a appris. Elle
disait que lorsque les autres animaux rencontrent un danger, ils se
battent ou fuient. Seuls les petits moutons sont différents. Ils sont
terrifiés, restent immobiles sans bouger d'un pouce. Ils obéissent à
quiconque les appelle. Ma mère était, elle aussi, un mouton, et très
naïve. J'ai lu son journal intime en cachette. Elle a eu une peur bleue
au même âge que moi, et après cela, elle n'a plus jamais osé laisser sa
signature. »
— « … signature ? »
Su Luozhan imita très malicieusement un combiné téléphonique avec sa main et le porta à son oreille.
— « Le chevalier qui la protégeait est mort, alors elle n’a plus osé. »
— « Chevalier ? »
—
« C’est répugnant, non ? » La fillette rit avec mépris. « En réalité,
c’était juste un client avec qui elle s’entendait bien, rien de plus. Ma
famille vit de la chasse. À part attraper des petits moutons,
ma mère ne savait rien faire. Puis elle a vieilli et n’a même plus pu
s’occuper des affaires. Elle a dû compter sur moi pour survivre… Enfin,
elle est morte. »
— « … Ça suffit. N’en dis pas plus », dit Fei Du avec difficulté. « Quel âge as-tu ? »
—
« Je savais déjà le faire à sept ans. » Elle lui adressa un sourire
radieux. « Ma mère se servait de moi pour attraper des agneaux et
distraire les clients. Des fois, elle m'envoyait chasser avec un client.
Quand il avait fini de manger, il rentrait chez lui, et elle s'occupait
du reste, pas besoin que le client s'en fasse. C'est le métier qu'elle
avait appris de sa mère. »
Devant l'écran de surveillance, Luo Wenzhou se leva.
— « Allez enquêter sur la mère alcoolique de Su Xiaolan ! »
Lang Qiao, qui venait d’entrer, ressortit en courant sans se retourner.
Toute somnolence avait déserté le corps de Tao Ran.
—
« Qu'est-ce que ça veut dire ? Est-ce qu’elle insinue que la mère de Su
Xiaolan gagnait sa vie en prostituant des mineures et que Wu Guangchuan
n’était qu’un client ? Et puis, pourquoi elle n'a pas dit un mot
pendant qu'on l'interrogeait, et là, elle déballe tout à Fei Du sans
qu’il ait posé la moindre question ? »
— « Toi, tu l’as traitée
comme une suspecte, tu as fait le flic », dit Luo Wenzhou à voix basse,
les yeux rivés sur l’écran. « Lui l'a traitée comme une enfant
innocente. Il a fait le parent, alors inconsciemment elle a voulu lui envoyer un enregistrement. »
Il avait réussi à la faire parler parce qu’il était le seul à avoir utilisé la méthode appropriée et non à cause de son passé trouble.
— « C'est impossible. » Fei Du se leva d'un coup, heurtant accidentellement la petite table. Elle émit un bruit sourd et retomba lourdement sur le sol. « Le tueur à l'époque, c'était Wu Guangchuan, et il a été poignardé à mort par un membre de la famille d'une victime. Après, il n'y en a plus eu… »
À ce stade, il s'arrêta brusquement, ouvrant soudain les yeux en grand comme s'il avait pensé à quelque chose d'effrayant.
—
« Vous le saviez pas, c'est tout. » Su Luozhan se délectait de son
expression. « Même si ce type n'avait vraiment pas à se plaindre. Ma
mère l'adorait, mais c'était une ordure. Il aimait aussi les autres
stupides moutons. Elle était tellement jalouse qu'elle en devenait
folle, alors elle a inventé une signature amusante. »
— « Tu as le même genre de relation avec Xu Wenchao ? »
—
« Jamais de la vie ! » s'écria la fillette, mécontente. Avec mépris,
elle ajouta : « Qu'est-ce qu'il est ? Est-ce qu'il en vaut la peine ?
C'est un concierge à mi-temps, tout au plus ! »
Fei Du éleva soudain la voix.
— « Alors pourquoi tu as voulu envoyer l'enregistrement aux parents de Qu Tong ? »
Su Luozhan sourit effrontément, les bras serrés contre son corps.
— « C'était marrant », dit-elle.
—
« Patron ! La mère de Su Xiaolan s'appelait Su Hui. Elle a un peu
travaillé quand elle était jeune, puis l'endroit a fermé. Au chômage,
restée à la maison, elle est devenue alcoolique. Elle gérait une salle de jeux qui avait un camion d'occasion ! »
C'est là qu'on voit que Fei Du a vraiment l'habitude de jouer la comédie...
Tao Ran, chéri, ce n'était pas des disputes, c'était de la tension !! 😏
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