Silent Reading : Chapitre 55 - Humbert Humbert XXIII

 

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Dans la pièce plongée dans la pénombre, les zones aspergées de luminol luisaient d’une fluorescence pâle. Le sol, le plafond, les interstices autour des portes… De larges nappes reliées entre elles, partout, comme un papier peint vertigineux.

Là où le canapé avait été déplacé subsistaient d’anciennes taches de sang jamais nettoyées. Sur le sol clair, autrement impeccable, elles sautaient aux yeux ; une injustice d’on ne savait combien d’années enfin révélée.

Les murs étaient recouverts d’isolant phonique. Dans le salon, un mur entier était tapissé de photographies. Champs délicats, paysages naturels raffinés, une atmosphère culturelle de bon goût ; si l’on oubliait qu’eux aussi brillaient sous la fluorescence.

Dans la chambre pendait une image de bergerie. Le cadre, haut d’un mètre, était solide. Un technicien de la scène de crime l’observa un moment, troublé par un détail. Il le décrocha et découvrit une caméra dissimulée à l’intérieur. L’objectif pointait depuis l’œil de la bergère, donnant à son sourire tranquille une nuance furtive et déplacée.

Dans le débarras verrouillé à côté de la chambre étaient dissimulés tous les instruments de découpe et les liens nécessaires aux médecins légistes…

Mais rien n’était aussi terrifiant que la photographie agrandie collée sur la fenêtre.

— « Regardez, Adjoint Tao, cette fenêtre est un ancien modèle à double vitrage. Entre les deux couches, il y a un rideau occultant comme dans les hôtels, et la photo est collée à l’extérieur du verre », expliqua un technicien à Tao Ran. « Même s’il y avait une tempête solaire dehors, le rideau bloquant les UV la protégerait. Aucune lumière forte n’atteindrait le papier photo… Franchement, cette installation a été pensée avec soin ! »

La photographie avait été agrandie avec une précision millimétrée. Dans l’obscurité réaliste des lieux, une fois la fenêtre fermée, impossible de distinguer l’aube du crépuscule, le jour de la nuit. À première vue, on aurait juré que ce paysage nocturne se trouvait réellement derrière la vitre ; la ruelle étroite, les immeubles anciens alignés, le lampadaire lointain à plus d’une centaine de mètres, les parterres livrés à eux-mêmes, fleurs délicates mêlées aux herbes folles.

Une partie avait fané. Depuis ce point de vue en hauteur, on distinguait une faible lumière parmi les branches sèches. Cette lueur se reflétait sur le sous-sol à demi dissimulé derrière le massif, laissant apparaître un coin de petite fenêtre… et le visage flou d’une jeune fille.

Preuve capitale. Deux techniciens s’approchèrent prudemment et décrochèrent la photographie avec la vitre.

Tao Ran tira le rideau occultant, puis ouvrit la fenêtre extérieure. À cet instant, ses pupilles se contractèrent ; la chaleur accumulée sous le soleil sembla se retirer comme une marée.

Il vit soudain que, une fois la fenêtre refermée, la position des niveaux, des poteaux et des pierres représentant la maison de Wu Guangchuan coïncidait parfaitement avec la photographie.

— « Adjoint Tao ! Adjoint Tao ! »

Un stagiaire de la brigade criminelle, laissé en arrière pour interroger la gestion immobilière, accourait déjà en criant dans le couloir.

— « Ils ont avoué ! Cet appartement est effectivement loué illégalement. Mais les locataires n’y vivent pas vraiment, apparemment ce seraient des employés de bureau du quartier qui viennent faire la sieste l’après-midi. Ils n’utilisent pas la cuisinière, la consommation d’eau et d’électricité est faible, donc ils ont pensé qu’il n’y avait aucun danger… Bordel ! »
— « Attention, scène de crime ! »
— « Ne piétine pas partout, reste en arrière ! »

En découvrant la « magnificence » de la pièce, le jeune homme resta figé sur le seuil et se fit vertement rappeler à l’ordre.

— « Aucun danger… » répéta Tao Ran sans quitter la fenêtre des yeux. « Peut-on contacter le propriétaire ? »
— « Le… le propriétaire est à l’étranger. Je viens d’appeler, le numéro est hors service. Il va falloir trouver un autre moyen. »

Le stagiaire se souvint soudain de quelque chose.

— « Ah, oui, Adjoint Tao, la place de parking du 201 est occupée. Il y a un SUV ! »

La police de la circulation identifia rapidement le propriétaire du véhicule ; ce n’était ni celui du 201, ni quelqu’un lié à l’affaire. Le titulaire enregistré était un vieux monsieur sans lien apparent. Son adresse était toujours à Yancheng, mais il avait quitté la ville depuis des années.

Lorsqu’il reçut l’appel de la police, il fut d’abord complètement décontenancé. En entendant le numéro de plaque, il devint nerveux. Après plusieurs questions, il apparut que la plaque était bien la sienne, mais pas la voiture.

À la retraite, il avait rejoint ses enfants hors de la ville. Sa plaque ne lui servait plus ici. Comme il était devenu difficile d’en obtenir ces dernières années, il l’avait louée discrètement pour gagner un peu d’argent chaque année. Ce n’était pas contraignant : il se présentait au contrôle annuel, et le locataire lui remboursait même les frais de déplacement.

— « Vous allez… me mettre une amende ? Me retirer mon permis ? » se défendit-il. « Camarade policier, je n’ai vraiment pas gagné grand-chose, environ deux mille par an. Si vous ne me croyez pas, vous pouvez regarder le contrat… »
— « Vous avez signé un contrat pour louer illégalement une plaque ? » Tao Ran resta un instant sans voix. « Qui a signé avec vous ? »
— « Oh… C’était une femme. Su… Su quoi déjà ? Ah oui, Su Xiaolan ! »

Le policier de la criminelle raccrocha aussitôt.

— « Vérifiez l’historique des trajets du véhicule depuis le jour de la disparition de Qu Tong jusqu’à maintenant ! »

— « Adjoint Tao, il n’y a ni GPS ni enregistreur embarqué. On a dû s’appuyer sur les caméras de circulation. La veille du jour où l’enregistrement a été laissé chez Qu Tong, la voiture a quitté la ville par l’autoroute de l’Aéroport Sud, a bifurqué sur celle du Port, puis ,deux heures plus tard, a rejoint une route nationale qu’elle a quittée une demi-heure après, sortant du champ des caméras. Le lendemain, elle est revenue par le même trajet. Elle ne s’est arrêtée à aucune station-service. »

Autrement dit, une fois sortie de la nationale, elle n’était pas allée très loin.

— « Qu’y avait-il aux alentours lorsqu’elle a quitté la nationale ? »
— « Quelques villages naturels… un sanatorium en bord de mer, un site d’agritourisme, un village de peinture à l’huile. »

Le bord de mer ?

Tao Ran s’approcha du mur de photographies dans le salon. Parmi elles se trouvait la photo d’un récif battu par les vagues au coucher du soleil.

— « Déterminez où ont été prises toutes les photos de ce mur. On y va ! »

Alors que Tao Ran et les autres quittaient la ville, Luo Wenzhou et Fei Du y retournaient.

Le soleil s’enfonçait de nouveau à l’ouest. La chaleur estivale continuait de monter en vapeur, si bien qu’il était difficile d’ouvrir les yeux. Au Commissariat Central, l’agitation s’était un peu calmée. Lorsque Luo Wenzhou revint, l’enregistrement des informations de chacun était pratiquement terminé, et les familles avaient été renvoyées chez elles dans l’attente de nouvelles. Certains vivaient trop loin pour rentrer ou refusaient simplement de partir ; ils erraient encore dans le commissariat. Les agents de service et l’équipe d’enquête criminelle avaient dû organiser leur repas au réfectoire.

Luo Wenzhou dévissa une bouteille d’eau, attrapa deux sachets de café instantané sur le bureau de Lang Qiao, les vida dans le goulot et secoua vigoureusement. Le café se mêla à contrecœur à l’eau froide, produisant une couleur exotique et un goût plus exotique encore. Puis, sous le regard horrifié de Fei Du, il en avala la moitié d’un trait.

— « Qu’est-ce que tu regardes ? C’est pas comme si je buvais de la pisse. »

Fei Du eut l’impression que même ses rétines avaient mal à l’estomac, comme s’il avait avalé une grande gorgée d’huile de sésame froide avec les yeux. Il détourna rapidement le regard et se concentra sur les photographies retirées de la boîte contenant les cendres.

— « Plus de vingt ans, plus d’une centaine de jeunes filles disparues. Même si les critères d’adhésion doivent être assez stricts, cinq suspects, ce n’est pas un peu faible ? » Il tapota les photos qu’il tenait. « Et celles-ci semblent assez récentes, probablement de ces dernières années… »

Sa voix s’interrompit brusquement.

Luo Wenzhou lui lança un regard interrogateur. Fei Du, à l’aide d’un chiffon pour lunettes, souleva délicatement l’une des photos ; celle d’un homme la tête légèrement levée, plutôt raffiné, d’une quarantaine d’années, d’apparence assez ordinaire.

Chaque personne figurant sur ces photos avait été prise sous plusieurs angles, probablement à son insu, puis on avait conservé les clichés les plus reconnaissables. Sur les autres photos de cet homme, on pouvait voir soit une liesse bestiale, soit une expression sinistre et déformée. Seule celle-ci montrait une expression un peu plus normale, où l'on pouvait plus ou moins deviner qu'il était humain.

— « Il me dit quelque chose », murmura Fei Du en se frottant le menton. « Je le reconnais, mais je n’arrive pas à me souvenir d’où. Ce n’est pas quelqu’un rencontré dans le cadre professionnel. Quand je collecte des cartes de visite, je note volontairement les traits du visage et je les inscris au dos pour éviter de ne plus reconnaître la personne plus tard. Ce n’est pas non plus quelqu’un avec qui je suis sorti m’amuser. On est toujours un petit groupe fixe, et même si on invite quelqu’un, ce ne serait pas ce genre de… vieil homme banal. Ma mémoire des visages est assez moyenne. Si je vois quelqu’un une seule fois, en général je ne m’en souviens pas. Donc ça doit dater des trente derniers jours. »

En sirotant son café au goût douteux, Luo Wenzhou écoutait avec un certain étonnement Fei Du disséquer sa propre mémoire ; sa compréhension de lui-même ressemblait à celle d’un geek connaissant les moindres rouages d’un ordinateur, précise et objective. Même s’il ne se rappelait pas chaque événement, il pouvait en retracer les mécanismes internes.

Comme s’il devait régulièrement ouvrir son propre cerveau pour examiner chaque pensée à la loupe.

En un instant, Fei Du passa en revue tout ce qu’il avait fait durant le mois écoulé ; un homme d’âge mûr portant une montre suisse de gamme moyenne, avec un certain pouvoir d’achat. Logiquement, il n’aurait pas dû apparaître dans les lieux fréquentés par ces jeunes riches oisifs…

À cet instant, Lang Qiao entra, épuisée comme un chien mort.

— « Patron, tu es revenu. Je ne veux plus gérer les familles des victimes ! Je… »

Luo Wenzhou leva un doigt pour lui faire signe de se taire.

— « Le pianiste », dit soudain Fei Du. « Au club de course de la Crête Ouest, sa photo était affichée au mur. Le jour de la disparition de Qu Tong, il était absent, alors le propriétaire avait invité un groupe de musiciens de passage pour mettre de l’ambiance… Voilà. Si quelqu’un qui ne connaît pas bien les lieux tombe sur un détournement d’une chance sur un million, son premier réflexe serait de se retirer, d’éviter les ennuis, pas d’en profiter pour ramener un mouton. »
— « Pas étonnant qu’aucune caméra aux sorties ne l’ait filmé ce jour-là. Puisqu’il s’agit d’un système d'adhésion, ils doivent se recommander entre eux. On peut remonter jusqu'aux quatre autres. Si le chef ne parle pas, on pourra bien leur soutirer des informations, non ? » Luo Wenzhou se tourna vers Lang Qiao. « Tu n’aimes pas calmer les familles des victimes. Arrêter des gens, ça te va ? »

Au mot « arrêter », l’intérêt de l’inspectrice s’alluma aussitôt. Sa fatigue disparut. Sans un mot de plus, elle attrapa les photos et sortit en courant.

Luo Wenzhou glissa un dossier sous son bras et donna un coup de pied au sol pour réveiller un collègue qui somnolait dans le bureau.

— « Debout, on y va ! Viens avec moi réinterroger Xu Wenchao. »

Ils sortirent l’un après l’autre. Fei Du se leva et s’étira avec retenue. Autour de lui flottaient des odeurs mêlées de tabac et d’huile de sésame. Il jugea peu convenable de rester plus longtemps et s’apprêtait à partir lorsque Luo Wenzhou revint sur ses pas.

— « J’ai des choses à te dire. Mais je dois d’abord régler quelque chose. Ne pars pas. Attends-moi dans mon bureau. »

Puis il repartit en toute hâte.

Fei Du resta immobile. Il avait déjà fait un pas vers la sortie ; il hésita un instant, puis recula.

Xu Wenchao n’était finalement pas aussi impitoyable que Su Luozhan. Il n’avait manifestement pas dormi de la nuit. Ses yeux étaient enfoncés.

Il s’était préparé mentalement à être interrogé à répétition ; cela ne le dérangeait pas. Il disposait d’alibis très solides pour les deux enlèvements.

C’est pour cela que Su Luozhan avait osé le contacter.

Le Commissariat Central de Yancheng n’était pas un petit poste de police d’un comté reculé ; tout ce qu’ils disaient et faisaient était surveillé. Ils n’oseraient jamais employer la moindre méthode brutale contre une mineure de moins de quatorze ans. Quant à lui, il n’existait aucune preuve concrète. Une fois la garde à vue expirée, ils seraient obligés de le relâcher.

Mais il avait attendu un jour et une nuit entiers sans que personne ne vienne le voir. Les policiers semblaient avoir oublié jusqu’à son existence.

Son visage demeurait calme, mais au fil des heures il avait perdu son assurance initiale et devenait de plus en plus nerveux ; avaient-ils entendu son alibi et l’avaient cru ? Abandonné l’enquête ?

Ce serait pour le mieux… Mais s’il était blanchi, pourquoi ne pas l’avoir libéré ?

Au cœur de cette tension, Luo Wenzhou entra avec un collègue.

— « Je sens un peu la cigarette. Désolé, j’ai travaillé toute la nuit, surtout pour vous attraper. »

Xu Wenchao tressaillit. Il ajusta légèrement sa posture et leva un regard impassible.

— « Je n’ai vraiment rien d’autre à dire. »

Le capitaine lui sourit avec désinvolture.

— « Quelle est votre relation avec Su Luozhan ? »
— « J’étais le fiancé de sa mère, » répondit-il patiemment. « Officier, j’ai déjà répondu à cette question. »
— « Je sais que vous étiez le fiancé de Su Xiaolan, » dit Luo Wenzhou en haussant les sourcils. Il le fixa soudain d’un air lourd de sens. « Ce que je veux savoir, c’est si vous comptiez l’épouser par nostalgie pour cette beauté fanée… ou parce que sa fille vous intéressait. »

Xu Wenchao resta figé. Puis il ouvrit de grands yeux, la colère perçant difficilement contenue.

— « Officier, pesez vos paroles ! »

Luo Wenzhou ne cilla pas.

— « Su Xiaolan est une mère célibataire sans éducation, sans relations, aux revenus douteux, entourée de rumeurs peu flatteuses. Vous, en revanche, M. Xu, avez une carrière florissante, une maison, une voiture, et vous n’êtes pas désagréable à regarder. Vous devriez être un parti idéal. Je me suis toujours demandé : si ce que vous dites est vrai, pourquoi aurait-elle refusé de vous épouser ? »
— « L’amour et le mariage ne se mesurent pas aux conditions matérielles, » répondit Xu Wenchao avec un rire forcé, réprimant sa colère. « Et cela relève de notre vie privée, je… »
— « Refusait-elle vraiment de vous épouser par désintérêt pour l’argent, ou était-ce vous qui ne vouliez pas l’épouser ? »
— « Quel rapport avec cette affaire ? » dit-il froidement. « Interrogez-moi sur ce qui concerne l’enquête. Même si je suis innocent, je coopère. Mais vous n’avez pas le droit d’insulter mon… »
— « Insulter la photo collée à la fenêtre de la chambre orientée au sud, lotissement Soleil Levant, bâtiment 8, unité 3, appartement 201 ? Insulter votre… amour ? »

Le corps de Xu Wenchao se raidit brusquement. Le sang quitta son visage comme une marée qui se retire.

Un silence lourd s’installa dans la salle d’interrogatoire.

Le policier chargé de la prise de notes, qui avait travaillé toute la nuit et somnolé brièvement en salle de garde, n’était pas encore au courant des derniers développements. En tournant une page, il avait étouffé un bâillement. En entendant ces mots, il resta figé, bouche entrouverte, regardant tour à tour son supérieur et le suspect.

Un bourdonnement envahit les oreilles de Xu Wenchao. L’agitation provoquée par les paroles de Luo Wenzhou se transforma en détonation, comme si un éclair tombait du ciel et incendiait toute la plaine. Il s’efforça d’articuler un démenti.

— « De… de quoi parlez-vous ? »
— « Lotissement du Soleil Levant. Bâtiment 8. Vos photos de jeunesse sont toujours collées à la fenêtre », dit Luo Wenzhou, détachant chaque mot. « Il y a des traces de sang sur les lieux. L’ADN peut encore être analysé. Vos cheveux ont été retrouvés dans le SUV garé sur cette place. Et il y a aussi les photos prises par les yeux cachés derrière le cadre, que je viens de recevoir des mains de Su Xiaolan. » Il sourit et frappa légèrement la table. « M. Xu, on peut discuter maintenant ? »







Hum, cette histoire est vraiment.... On a du mal à croire qu'on va tout savoir dans deux chapitres hein ?

Enfoiré de pianiste ! Qu'on lui roule dessus !

 

 

 

 

 


 

 

 

 

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