Silent Reading : Chapitre 77 - Macbeth XIX

 

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Fei Du était monté à l’étage et on entendit un clic, comme s’il avait verrouillé la porte de l’intérieur.

Luo Wenzhou soupira silencieusement et força son attention à revenir sur l’appel.

— « Tu dis que quelqu’un a incendié la maison des Dong. Qu’y avait-il dans cette maison qui valait la peine d’être brûlé ? »

Tao Ran leva les yeux vers la scène de désolation dans l’appartement carbonisé de Dong Xiaoqing. À vrai dire, les dégâts n’étaient pas si graves. Le feu avait pris dans le salon, brûlé une bonne partie des meubles et noirci les murs. Le cadre en fibre de carbone du téléviseur avait un peu fondu, mais le mur et les placards autour étaient intacts. Dans un tiroir, le certificat de propriété, le livret bancaire et d’autres documents importants n’avaient pas été touchés.

— « Nous avons déjà enquêté trois fois sur la famille Dong, y compris l’historique de navigation du père et de la fille, leurs e-mails et leurs réseaux sociaux. Nous avons aussi fouillé la maison. Si nous avons malgré tout raté quelque chose, soit c’était quelque chose de très banal… »

Luo Wenzhou l’interrompit :

— « Non, ça couvre un champ trop large. »
— « …soit cet objet n’était pas dans la maison à ce moment-là », termina calmement Tao Ran, sans la moindre irritation. Après une pause, il demanda : « Tu as quelque chose d’urgent à régler là-bas ? »

Son capitaine resta sans voix, il dit alors, compréhensif :

— « Quand j’aurai fini ici, je t’enverrai un rapport. »
— « Attends », lança rapidement Luo Wenzhou. « La complexité de cette affaire dépasse peut-être ce qu’on imagine. Faites attention sur le terrain. À partir de maintenant, personne impliqué dans cette enquête ne travaille seul. »

Tao Ran travaillait avec lui depuis des années. Entendant l’inquiétude dans sa voix, il répondit simplement :

— « Compris. »

Puis il raccrocha.

— « Capitaine adjoint Tao. »

Xiao Haiyang s'approcha de lui, les yeux rouges.

— « C’était le papier ! Je pense que la cible du criminel était le papier qu’il a utilisé pour mettre le feu au canapé. »
— « Pourquoi ? »
— « Quand un appartement prend feu dans ce type d’immeuble, les voisins alertent très vite. À moins qu’il ne se soit assuré que ce qu’il voulait brûler soit déjà complètement détruit, il y aurait probablement eu des traces parce que tout n’aurait pas fini de cramer. » Xiao Haiyang parlait de plus en plus vite. « De plus, Dong Qian n’était pas très instruit. Je suis venu plusieurs fois ici et, à part quelques prospectus publicitaires glissés dans la boîte aux lettres, il n’y avait aucun livre dans le salon. Tout ce qui servait à écrire ou dessiner était dans le bureau de Dong Xiaoqing. D’après la caméra de surveillance, l’incendiaire est resté dix minutes complètes dans la maison. Mettre le feu ne prend pas autant de temps. Il devait chercher quelque chose… »
— « Après l’avoir trouvé, il l’a brûlé, s’est assuré qu’il soit presque entièrement consumé, puis l’a jeté sur le canapé pour embraser la pièce », poursuivit Tao Ran en fronçant les sourcils. « Mais tu ne trouves pas ça étrange ? Puisqu’il pouvait entrer chez Dong Xiaoqing sans que personne ne s’en aperçoive, pourquoi ne pas simplement emporter ce qu’il voulait ? Pourquoi incendier la pièce, faire tout ce vacarme et laisser une trace de son passage ? Cherchait-il volontairement à attirer la police sur un incendie criminel ? »

Xiao Haiyang resta bouche bée, incapable de répondre.

— « Haiyang, j’ai l’impression qu’à ses yeux, ce que possédait Dong Xiaoqing n’était pas un secret particulièrement incroyable. Toute cette mise en scène, c’est pour nous provoquer. » Tao Ran pointa son téléphone. « Va vérifier si c’est vraiment Dong Xiaoqing qui t’a envoyé ce message, ou si quelqu’un a utilisé son numéro. »

Xiao Haiyang posa la main sur son téléphone, mais ne bougea pas.

— « Capitaine adjoint Tao… Dong Xiaoqing est vraiment morte ? »

Lang Qiao avait déjà envoyé les photos de la scène à Tao Ran, et Dong Xiaoqing elle-même était entre les mains des médecins légistes. Il soupira et posa une main sur l’épaule du jeune homme.

— « Je… J'ai parlé plusieurs fois avec elle. Je l’ai aussi évaluée en privé. Elle n’était absolument pas le genre de personne à prendre un couteau pour blesser quelqu’un. Même quand elle était pleine d’émotions négatives, elles visaient les gens qui accusaient son père. Elle n’a jamais dirigé sa colère contre la famille de la victime de l’accident », dit Xiao Haiyang. « Elle poignarde quelqu’un, puis immédiatement après, un criminel l’écrase pour la faire taire, et en même temps sa maison brûle. Il doit forcément y avoir quelqu’un derrière tout ça… »

Tao Ran prit lentement le téléphone des mains de Xiao Haiyang. L’écran affichait un site d’actualités que ce dernier consultait. L’attaque contre Zhou Huaijin et son frère devant l’hôpital avait déjà été rendue publique. L’article se contentait de quelques lignes mentionnant les victimes et l’identité de la meurtrière, mais les spectateurs s’en donnaient à cœur joie pour imaginer toute une chaîne de causes et d’effets derrière cette histoire étrange.

La voix de Xiao Haiyang tremblait légèrement.

— « Elle n’était pas comme ils disent. Vraiment. »
— « Quand il était encore en vie, mon shifu m’a posé une question », dit Tao Ran en lui rendant son téléphone.

« Crois-tu que la justice céleste est claire et que chacun reçoit sa rétribution ? »

Xiao Haiyang le regarda sans comprendre.

— « J’ai répondu qu’il était évident que non, que ce n’était que de la superstition féodale. »

Les vieux dictons se contredisent toujours. Parfois ils disent « la justice céleste est claire et chacun reçoit sa rétribution », et d’autres fois c’est plutôt « les bons ne vivent pas longtemps, les fléaux durent mille ans ».

Alors qui croire ?

Tao Ran rit.

— « Mon shifu a dit que je devais y croire, parce que j’étais un policier de la criminelle. »

« Quand tu poursuis un meurtrier présumé, c’est toi la justice céleste. Si ces paroles ne sont que de la superstition, c’est parce que tu es un incapable, parce que tu ne trouves pas la vérité et ne redresses pas les injustices. »

— « C’était dit un peu brutalement, mais l’idée n’était pas mauvaise, alors encourageons-nous mutuellement, camarade », conclut-il. « Commence par ce message. Ne perds pas ton temps à te torturer l’esprit. »

Xiao Haiyang ouvrit la bouche, remonta ses lunettes et partit rapidement chercher l’aide du service technique.

Tao Ran regarda autour de lui la scène chaotique de l’incendie et soupira. Peut-être parce qu’il venait de mentionner Yang Zhengfeng, il sortit inconsciemment son téléphone, hésita un instant, puis ouvrit l’application Lecture de Minuit. Le nouveau sujet de lecture lui sauta aussitôt aux yeux :

« Un jour si noir et clair je n'en ai jamais vu.1 — Macbeth.
Contributeur : Le Récitant »

88.6 FM avaient été les derniers mots de son mentor et lui-seul les avait entendus, dans un moment extrêmement chaotique. Il n’avait même pas d’enregistreur sur lui. Il n’y avait aucune preuve, à part ses souvenirs confus. Après que Luo Wenzhou eut souligné l’étrangeté du passage souterrain, la police avait mené une enquête de routine sur ces derniers mots suspects. Ils avaient interrogé le responsable de l’émission radio et tout le personnel concerné, mais n’avaient rien trouvé. Il ne s’agissait que d’un programme de livres audio destiné à un public très restreint. La conclusion de l’enquête avait été que la radio portative dans la poche de Yang Zhengfeng était tombée pendant la lutte et avait été réglée sur cette fréquence. Tao Ran aurait entendu par hasard l’annonce de la fréquence et, dans le chaos, aurait subi une dissonance cognitive.

Il n’avait pourtant pas abandonné et poursuivi cette piste pendant deux mois. Cependant, à part relire l’équivalent des lectures extrascolaires du collège, il n’avait rien trouvé. Ainsi, même lui aurait fini par accepter l’explication de la dissonance cognitive s’il n’avait pas pris l’habitude d’écouter ces livres audio et, en tuant le temps, découvert l’identifiant Le Récitant.

Avant, cet inconnu pouvait passer une année entière sans apparaître. Tao Ran avait pensé qu’il se faisait des idées et qu’il n’y avait rien d’étrange dans les livres choisis par cette personne. Mais cette année, il y avait déjà eu trois affaires d’affilée, chacune reflétée d’une manière vague dans un programme de lecture pourtant sans rapport.

Si c’était une coïncidence, c’était vraiment une coïncidence trop parfaite.

Debout dans le salon calciné après l’extinction de l’incendie, Tao Ran fixa le titre pendant une minute entière, puis frissonna légèrement.

De l’autre côté, Luo Wenzhou, lourdement préoccupé, raccrocha et fit quelques tours dans le salon.

Décidant de monter voir Fei Du, son regard tomba par hasard, en arrivant à l’escalier, sur le passage menant au sous-sol. Ses pas s’arrêtèrent soudain. Il se rappela inexplicablement la description que Fei Du en avait faite sur la route vers l’hôpital et ses pieds, qui s’apprêtaient à monter, changèrent brusquement de direction. L’escalier du sous-sol comportait un tournant qui empêchait la lumière de l’étage d’atteindre le bas. L’environnement devenait de plus en plus sombre. Une porte de sécurité avait été installée au bas de l’escalier, équipée d’un clavier numérique. Luo Wenzhou échangea un regard impuissant avec la serrure électronique, sortit son téléphone et appela Fei Du. La communication se coupa après deux sonneries.

Manifestement, le propriétaire du téléphone à l’étage n’avait aucune envie de lui parler.

Luo Wenzhou ouvrit le panneau du clavier pour examiner le système, découvrant qu’une alarme y était également connectée ; autrement dit, si quelqu’un essayait de forcer la porte ou entrait un mauvais code, une sirène retentirait dans toute la villa.

Il soupira.

« Au moins, l’alarme réveillera peut-être le trouillard là-haut. C’est plus civilisé que de défoncer la porte, après tout. » Cette idée pourrie traversa son esprit.

Les blessures dans son dos ne l’empêchaient pas de bouger, mais elles lui faisaient tout de même un mal de chien. Aujourd’hui, il n’avait vraiment aucune envie d’aller défoncer des portes à coups de pied. Il tendit donc sa grosse patte d’ours, tapa distraitement six chiffres sur le clavier, puis se boucha aussitôt les oreilles. Mais l’alarme attendue ne retentit pas. Le voyant de la porte de sécurité clignota deux fois, un déclic se fit entendre, et la serrure coulissa, le laissant sans voix. Abaissant maladroitement les mains qui lui bouchaient les oreilles, il fixa la porte devant lui.

Ce n’est qu’à cet instant qu’il réalisa qu’il venait de taper la date de la mort de la mère de Fei Du.

Luo Wenzhou n’avait absolument pas imaginé qu’il aurait la chance ridicule de tomber juste par hasard et en resta un bon moment abasourdi. Hésitant, il leva les yeux vers l’étage et appela Fei Du une nouvelle fois ; cette fois, le téléphone était tout simplement éteint.

— « Eh bien, ne m’en veux pas », murmura-t-il. « Je prends le silence pour un consentement. »

Avec la justice pour lui, il pénétra dans le coin le plus secret de la villa.

L’humidité sombre du sous-sol lui sauta au visage. Il alluma la lumière et resta immédiatement figé. Le sous-sol ne contenait pas le bureau dont Fei Du avait parlé. L’endroit était vaste et complètement ouvert. Le sol, les murs, les placards, le plafond, tout était blanc. Au milieu de la pièce se trouvait une installation de projection luxueuse, avec un écran aussi grand que celui d’une petite salle de cinéma. Juste en face de l’écran se trouvait un fauteuil inclinable équipé de sangles. À côté, il y avait un ordinateur, ainsi que plusieurs appareils compliqués dont il était impossible de deviner l’utilité.

Il y avait aussi un petit réfrigérateur.

Sans raison apparente, les paumes de Luo Wenzhou se couvrirent d’une sueur froide et il ouvrit doucement le petit frigo. À l’intérieur se trouvaient plusieurs petits flacons de médicaments, dont les étiquettes étaient toutes écrites dans une langue étrangère qu’il ne comprenait pas. Peut-être était-ce une illusion, mais il lui sembla percevoir une légère odeur de sang.

Qu’est-ce que Fei Du fabriquait ici ?!

En un instant, son rythme cardiaque monta à cent cinquante. Pendant quelques secondes, son esprit devint totalement vide ; il resta presque figé sur place, comme si dix mille abeilles bourdonnaient dans ses oreilles.

Au bout d’un long moment, il se mordit légèrement la langue et secoua la tête avec force, laissant son regard parcourir la pièce.

Non. Ce n’est pas ça. Il n’y a aucune arme pratique ici.

Avec la constitution fragile de Fei Du, s’il avait réellement voulu faire quoi que ce soit, il n’aurait certainement pas pu le faire à mains nues.

Luo Wenzhou s’efforça de se calmer et examina attentivement les sangles du fauteuil. Le cœur qui lui était monté dans la gorge retomba enfin dans sa poitrine et il poussa un soupir de soulagement ; il s’était simplement laissé emporter par son imagination. Elles ressemblaient à des ceintures de sécurité ; on pouvait les attacher et les détacher soi-même.

Pas vraiment l’outil idéal pour un meurtre ou un démembrement.

Posant la main sur le fauteuil en cuir, il prit séparément des photos des instruments inexplicables et des médicaments, puis les envoya discrètement à Lang Qiao en lui demandant de vérifier de quoi il s’agissait.

Une paire d’écouteurs était suspendue à l’arrière du fauteuil. Luo Wenzhou les prit et les porta à son oreille tout en allumant l’installation audiovisuelle. La musique calme de You Raise Me Up se mit d’abord à couler dans ses oreilles grâce aux écouteurs d’une qualité exceptionnelle. Il n’avait jamais remarqué la réelle beauté de cette chanson et se disait justement que le matériel électronique coûteux était décidément supérieur lorsqu’un hurlement hystérique transperça soudain la musique.

Bien que solide et expérimenté, il sursauta.

L’instant d’après, le grand écran s’alluma brutalement et il leva aussitôt la tête.

Une vidéo montrait la diffusion en direct d’un meurtre.

Il s’agissait d’un tueur dément venu de l’étranger, plusieurs années auparavant. Le meurtrier avait déjà reçu son injection létale et avait été expédié rejoindre son dieu ; la vidéo avait été supprimée par les autorités, mais elle circulait encore sur le dark web. La victime hurlait comme un animal d’élevage qu’on égorge. Le cri se mêlait à la musique dans les écouteurs d’une qualité exquise, comme deux fouets frappant directement l’âme. Incapable d’en supporter davantage, Luo Wenzhou arracha les écouteurs et passa la vidéo en avance rapide. S’enchaînèrent alors des vidéos de décapitations, des exécutions par fusillade, des images d’organisations extrémistes maltraitant des prisonniers de guerre et des otages, des photographies sanglantes…

Son téléphone posé en mode vibreur se mit soudain à bourdonner. Il sursauta et manqua presque de le laisser tomber. Quand il répondit, sa voix sonnait étrangement.

— « Allô ? »
— « Patron, t’es où ? Tu peux parler ? » demanda Lang Qiao à voix basse. « Tu t’es perdu dans une sorte de centre de désintoxication clandestin ou quoi ? »

Il fronça les sourcils.

— « Quel centre de désintoxication ? »
— « J’ai trouvé quelqu’un pour examiner les photos que tu as envoyées », expliqua Lang Qiao. « Ces appareils servent à administrer des décharges électriques. Et les médicaments sont des émétisants, des tranquillisants, et d’autres produits du même genre… »

La suite de ce qu’elle dit ne parvint pas clairement aux oreilles de Luo Wenzhou.

Le fait que Fei Du pouvait vomir jusqu’à la déshydratation à la simple vue du sang. Le tremblement incessant de ses mains un peu plus tôt. La répétition constante de cette chanson.

Tout cela semblait soudain avoir une explication.

 

 

 

 

 

 


Mon pauvre bébé 😭

 

 

 

 

  1. Un jour si noir et clair je n'en ai jamais vu : « So foul and fair a day I have not seen » Cette citation est tirée de la tragédie Macbeth de William Shakespeare (acte I, scène 3). Macbeth, en sortant du champ de bataille, prononce ces mots : « So foul and fair a day I have not seen », que la traduction classique de François-Victor Hugo rend par « Un jour si noir et clair je n'en ai jamais vu » . La phrase fait écho au paradoxe des sorcières ouvrant la pièce : « Fair is foul, and foul is fair » (« Le beau est affreux, l'affreux est beau ») . Ce renvoi est essentiel et suggère que Macbeth est déjà en résonance avec le monde trouble et inversé des sorcières, avant même de les rencontrer. Le « jour noir et clair » évoque à la fois la victoire (fair/clair) et le prix sanglant qu'elle a coûté (foul/noir). Dans le contexte du roman, cette citation place le personnage qui la prononce dans une situation d'ambivalence morale, entre succès apparent et présages funestes. 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

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