Silent Reading : Chapitre 86 - Macbeth XXVIII
Cette voix semblait venir de ses rêves. Elle lui était si familière qu’elle le faisait trembler, comme si elle réalisait une attente qu’il portait depuis longtemps.
Les sourcils étroitement froncés de Fei Du se détendirent peu à peu et il se laissa glisser dans une somnolence involontaire, bercé par l’odeur imaginaire de fumée de cigarette. Avant de sombrer dans un sommeil profond, il pensa encore à saisir la main qui couvrait ses yeux, malheureusement, un de ses bras était relié à une perfusion, et l’autre solidement immobilisé par un plâtre. Ses membres étaient parfaitement inutiles ; il dut renoncer.
Dès que Fei Du retrouvait un peu de conscience de lui-même, il semblait reprendre en main le bâton du destin. C’était comme s’il existait dans son cœur une montagne gardienne où pas un brin d’herbe ne poussait, quelque chose qu’on ne pouvait pas presser, qui n’avait même pas besoin d’une volonté de vivre ; par nature, elle balayait habilement toutes les pensées parasites et s’efforçait de coopérer au maximum pour réajuster les fonctions défaillantes de son corps. Chaque fois qu’il dormait, c’était comme recharger ses batteries. Et chaque jour où il se réveillait, la vitesse de sa récupération était visible à l’œil nu.
Bien sûr, il fallait aussi mentionner les « soins » de Luo-shixiong.
Cet homme prétendait venir s’occuper de lui, mais en réalité tout le travail sérieux était fait par les aides-soignantes. La tâche quotidienne de Luo Wenzhou consistait à venir prendre trois repas, puis à regarder tranquillement des matchs de basket et des émissions de cuisine sur la télévision de la chambre. Dès qu’il voyait que Fei Du avait épuisé ses forces et s’était endormi, il repartait. Le plus irritant, c’était que chaque fois qu’il mangeait, il choisissait délibérément un endroit où il y avait un courant d’air, laissant flotter l’odeur de soupe aux côtes de porc sans en perdre la moindre effluve. Au même moment, la télévision diffusait en haute définition la cuisson d’un steak, accompagnée de crépitements appétissants. L’image et le son étaient délicieux. Tout cela entourait Fei Du qui, tel un cadavre raide, ne pouvait toujours ni parler ni bouger, comme pour lui faire ressentir du fond du cœur ce que signifiait rendre la gentillesse par l’hostilité.
Fei Du, perfusé de solution nutritive, posa sur Luo Wenzhou un regard silencieux. Celui-ci soutint son regard, semblant ne pas remarquer la condamnation muette qu’il contenait, et poursuivit son petit discours :
— « Ma mère a fait bouillir cette soupe aux côtes de porc… je ne sais même pas ce que c’est devenu. Je lui répète sans arrêt qu’avec son niveau assez limité, elle devrait faire braiser la viande à la sauce soja, mais elle ne veut rien entendre. Elle insiste pour dire que le braisé à la sauce soja n’est pas sain, qu’il faut un bouillon clair. Regarde, l’assaisonnement a été ajouté au mauvais moment, la quantité de sel n’est pas bonne, et ne parlons même pas du temps de cuisson. Si tu donnais ça à un chat, je parie que le chat irait l’enterrer dehors. »
Puis, sous les yeux de Fei Du, tout en bavardant avec dégoût, il vida la moitié du bol d’un seul coup.
Même s’il avait pu parler, le patient n’aurait su quoi dire, choqué par tant d’audace.
Luo Wenzhou échangea avec ce dernier un long regard, puis sembla soudain comprendre quelque chose et se pencha en avant.
— « Pourquoi tu me regardes comme ça ? Tu veux manger ? »
Fei Du cligna doucement des yeux.
Sans la moindre hésitation, Luo Wenzhou mit le dernier morceau de côte de porc dans sa bouche.
— « Attends de pouvoir m’appeler ge, et je te ferai goûter quelque chose de bon. »
En réalité, Fei Du n’était pas du tout intéressé par la soupe aux côtes de porc. Il trouvait simplement très amusant de le regarder. À lui seul, cet homme pouvait faire autant de bruit qu’une centaine de personnes. Dès qu’il entrait, la chambre d’hôpital froide et vide devenait animée.
Après avoir fini de manger devant lui, Luo Wenzhou ne dérangea pas les aides-soignantes. Boitant et trébuchant, il débarrassa lui-même le bol et les baguettes, puis jeta un coup d’œil dehors comme un voleur. Voyant que le personnel médical ne semblait pas prêt de revenir, il ferma rapidement la porte et s’approcha tranquillement du lit.
— « Je vais faire quelque chose qui enfreint les règles. Ne le répète pas. »
Fei Du baissa les yeux, balaya son propre corps du regard, et estima que de la tête aux pieds il n’y avait aucun endroit propice à une quelconque « infraction ». Il regarda alors Luo Wenzhou avec une certaine attente, curieux d’apprendre de son shixiong quelque nouvelle forme de divertissement à la mode.
…Puis il le vit sortir d’on ne sait où une petite bouteille de miel.
« Ah », pensa-t-il platement.
Il n’était vraiment pas le genre de personne incapable de supporter un mois ou deux sans manger luxueusement.
— « Discrètement. » Comme un vendeur d’opium, Luo Wenzhou baissa la voix. « Je vais juste t’en donner une bouchée. Pas plus. »
Ce disant, il versa quelques gouttes de miel dans le bouchon de la bouteille, ajouta un peu d’eau pour le diluer, puis trempa un coton-tige dedans et l’appliqua soigneusement sur les lèvres pâles du blessé.
Même si Fei Du trouvait que ce degré « d’infraction » ne correspondait pas vraiment à ses attentes, il accepta volontiers de lui faire plaisir et lécha doucement, pensant : miel de fleurs de pêcher.
En même temps, son regard glissa sur l’homme devant lui.
Luo Wenzhou semblait avoir un peu maigri. On ne récupérait pas de blessures graves avec quelques morceaux de côtes de porc. Il ne pouvait pas vraiment prendre appui sur sa jambe blessée ; elle restait suspendue maladroitement dans l’air, ce qui rendait l’équilibre difficile. Ses manches retroussées laissaient voir des éraflures presque guéries ; seules quelques traces superficielles subsistaient. En s’approchant, on pouvait sentir l’odeur de lessive réchauffée par la chaleur de son corps qui émanait de ses poignets et de son col.
Cette peau chaude doit être très agréable au toucher.
Cette pensée traversa soudain l’esprit de Fei Du. Il plissa légèrement les yeux, passant silencieusement au point de vue d’une bête déguisée en être humain, trouvant que le visage un peu fatigué de Luo Wenzhou avait quelque chose de très troublant.
Même si le Président Fei, au corps paralysé mais à la volonté obscène, n’était pour l’instant qu’un cadavre vivant capable seulement de cligner des yeux, cela ne l’empêchait pas de promener son regard plusieurs fois sur Luo Wenzhou en se disant qu’il était définitivement plus appétissant que cette soupe si critiquée. Le capitaine, lui, se concentrait entièrement sur le fait de lui donner à boire, craignant que le coton-tige ne lui fasse mal et prenant soin de ne pas laisser l’eau sucrée coller partout. Un simple bouchon de miel dilué le fit presque transpirer de partout. Il n’avait absolument pas l’attention nécessaire pour remarquer l’expression paisible mais mal intentionnée d’un certain capitaliste.
— « Dis donc, qu’est-ce que tu nous a fait la dernière fois ? Si tu étais simplement resté caché derrière ta voiture, au pire tu aurais eu une petite égratignure », dit doucement Luo Wenzhou en continuant sans s’en rendre compte à lui donner à boire. « Tu n'étais pas un psychopathe professionnel qui projetait d'ouvrir un centre de formation pour tuer sans laisser de traces ? Qu’est-ce que tu fais à sortir de ton domaine pour te lancer dans le sacrifice héroïque ? »
Les yeux de Fei Du se courbèrent légèrement.
— « Tu oses sourire », dit Luo Wenzhou. « J’ai vraiment cru que ton chef-d’œuvre allait devenir un art perdu. Il y a quelques jours, je suis allé exprès acheter un cadre. Maintenant qu’il est prêt, je vais l’accrocher au-dessus du lit tout à l’heure. »
Au début, Fei Du fut plutôt perplexe, ne comprenant pas du tout à quoi pouvait bien correspondre ce prétendu « chef-d’œuvre ». Après un long moment, il finit par comprendre ; ce jour-là, pendant la réunion, il avait dessiné deux portraits tout en prenant des notes. Les deux représentaient Luo Wenzhou. L’un était habillé correctement et posait de manière convenable, tandis que l’autre était beaucoup plus… détendu … ne portant qu’une cravate.
Le premier avait été plaqué contre la poitrine de l’artiste par le grand Capitaine Luo ; le second lui avait été arraché sur-le-champ.
Fei Du imagina malgré lui ce dessin « accroché au-dessus du lit » et admira profondément la capacité de sa muse à ne pas souffrir de la gêne ou de la honte. Il pinça inconsciemment les lèvres, et une goutte d’eau roula vers le bas. Luo Wenzhou se dépêcha de tendre la main pour l’essuyer au moment où il léchait légèrement et la pointe de sa langue toucha la peau de celui-ci ; les deux se figèrent simultanément. Puis, avant même que le capitaine ne puisse réagir, Fei Du poursuivit tranquillement, sa langue glissa autour du bout du doigt, traçant un demi-cercle sur la pulpe, le privant de toute capacité de parler.
Comme si absolument rien d’anormal ne s’était produit, le blessé récupéra lentement les « pouvoirs magiques » de ses lèvres et de sa langue, regardant calmement Luo Wenzhou. Ses yeux, agrandis par la perte de poids drastique des derniers jours, se courbèrent en un demi-sourire aux coins légèrement relevés ; dans ce regard se trouvait l’expression typique du Président Fei qui avait autrefois donné tant de maux de tête à Luo Wenzhou.
Bien qu’il ne fasse aucun bruit, celui-ci lut clairement dans son expression : Attends de m'appeller ge et que je puisse te répondre, et je te ferai goûter quelque chose de bon.
Parmi les blessés graves incapables de bouger, seulement capables de remuer légèrement leurs traits, Fei Du aurait pu être champion du monde dans l’art de profiter de la situation. Luo Wenzhou avait sous-estimé l’ennemi. Il sentit le doigt léché quelques instants plus tôt s’engourdir légèrement, la chaleur lui monta au visage et sa gorge se serra.
— « Toi… » À cet instant, le téléphone dans sa poche vibra. « …attends un peu ! »
À l’autre bout du fil, Tao Ran était perplexe.
— « Hein ? Attendre quoi ? Je dérange ? »
—
« Ce n’est pas à toi que je parlais. » Luo Wenzhou activa le
haut-parleur avec irritation. Puis, y réfléchissant encore et toujours
contrarié, il donna une petite tape sur le front de Fei Du. « Quels
progrès aujourd’hui ? »
Suspendu de ses fonctions et en congé maladie, tranquillement installé à l’hôpital, il continuait pourtant à diriger à distance les opérations de la Brigade Criminelle.
— « On a trouvé la trace d’un colis reçu de l’étranger par Dong Qian », dit Tao Ran. « Justement quand Zheng Kaifeng a envoyé son premier “acompte”. L’adresse de l’expéditeur correspond au point d’échange de la banque privée étrangère de la société écran. Le contenu indiqué était un contrat dont on a trouvé une copie, Dong Qian l’avait stockée anonymement dans l’entrepôt de sa flotte. Aucun de ses collègues ne savait que les objets dans cette boîte lui appartenaient, on ne l’a découvert qu’après avoir tout fouillé soigneusement. C’est un contrat de “procuration d’investissement étranger”, rédigé en anglais. Je suppose qu’il ne comprenait pas ce que c’était, alors il l’a laissé là et ne l’a pas envoyé à sa fille avec le reste. »
Beaucoup de banques privées illégales étrangères opéraient sous la couverture de prêteurs sur gages ou de bureaux de change. L’argent liquide obtenu illégalement passait plusieurs fois de main au sein de leur réseau clandestin, puis était déposé dans une banque sous le nom d’une organisation quelconque, présenté comme un « investissement ». Il était ensuite transformé en divers types de biens, étant lavé complètement à force d’entrées et de sorties successives, avant de revenir « légalement » dans les mains de son propriétaire.
Afin d’assassiner Zhou Junmao, Zheng Kaifeng avait versé deux paiements au chauffeur routier Dong Qian. À cause de l’implication inattendue de la police, l’ennemi avait pris peur et le paiement final n’avait pas été effectué, mais la trace de l’acompte avait déjà été effacée. L’argent, provenant d’une société étrangère de Zheng Kaifeng, avait transité par la banque illégale et avait été blanchi. Tout le processus était presque terminé. Si ce complot n’avait pas été découvert, dans quelque temps, Dong Xiaoqing aurait peut-être reçu un revenu inattendu et vécu aisément, dans l’ignorance.
La famille de Dong Qian n’était pas riche, mais elle n’était pas pauvre non plus. Des gens ordinaires prudents et consciencieux, qui n’avaient jamais vu une telle somme d’argent, ne seraient pas forcément tentés, parce que sachant que c’était de l’argent sale, n’auraient tout simplement aucune idée de quoi en faire, incapables de nourrir une véritable convoitise. Alors pourquoi Dong Qian avait-il accepté de sacrifier sa vie ?
Luo Wenzhou demanda :
— « Qu’est-ce qu’il y avait d’autre dans ce dépôt anonyme à l’entrepôt ? »
—
« Une photo de la défunte épouse de Dong Qian et un homme de papier, du
genre qu’on brûle pour les morts, agenouillé, avec le nom de Zhou
Junmao écrit à l’arrière de la tête », expliqua Tao Ran. « On a vérifié
toutes les boutiques d’articles funéraires du coin, l’une d’elles a
reconnu le bonhomme. Il a été fabriqué sur commande un mois avant
l’accident de voiture de Zhou Junmao. Le propriétaire a retrouvé la
facture et la signature et les coordonnées sont bien celles de Dong
Qian. Comme cette petite figurine agenouillée est très étrange, le
patron a soupçonné une sorte de rituel maléfique, donc ça l’a
particulièrement marqué. La description physique qu’il a donnée
correspond aussi. »
Ayant répondu à la question de son patron, Tao Ran, poursuivit sur sa lancée :
— « Je vais essayer de résumer toute l’affaire. L’épouse de Dong Qian est morte dans un accident de voiture il y a vingt-et-un ans. Pendant toutes ces années, il a élevé sa fille seul, sans jamais connaître la vérité sur la mort de sa femme. Puis un jour, un livreur vient frapper à sa porte et lui remet un colis où se trouve la vérité sur la mort de sa femme. Une fois le choc passé, Dong Qian commence à communiquer avec cette personne mystérieuse qui lui envoie des preuves et lui propose de collaborer. »
Il reprit presque aussitôt :
—
« Dong Qian ne se souciait pas vraiment de l’argent qu’il pourrait
obtenir. La circulation de cet argent sale transfrontalier était bien
trop compliquée pour lui. Il devait avoir entièrement tourné son cœur
vers la vengeance. Il n’a même pas pris la peine de faire traduire ce
contrat financier compliqué. Pendant tout ce processus, Zheng Kaifeng
n’est jamais apparu en personne et a complètement dissimulé son rôle
dans l’ancienne affaire. Il a probablement même utilisé le nom de Zhou
Huaijin pour lancer un contrat sur la tête de Zhou Junmao. C’est pour ça
qu’après avoir découvert une partie de la vérité, Dong Xiaoqing a pris
le risque d’aller poignarder Zhou Huaijin. »
— « Alors comment expliques-tu le colis que Dong Qian s’est envoyé à lui-même avant sa mort ? » intervint Luo Wenzhou.
—
« Je pense que c’est bien lui qui l’a envoyé », répondit Tao Ran. «
Même si son objectif était la vengeance, il y avait quand même une
grosse somme d’argent qui finirait par arriver sur le compte bancaire de
sa fille. Si Dong Xiaoqing ne savait rien, elle aurait pu être
terrifiée par une telle somme. Seulement, il n’avait pas prévu que son
tempérament serait aussi féroce. »
Luo Wenzhou continuait de froncer les sourcils.
— « Donc selon ton raisonnement, qui a renversé Dong Xiaoqing ? »
—
« Tu te souviens de la caméra de surveillance au-dessus de la porte du
voisin ? » dit Tao Ran. « Celle qui a filmé l’incendiaire. Nos
techniciens ont découvert que l’hébergeur web de cette caméra avait été
piraté. Quelqu’un surveillait la maison de Dong Qian. »
Bébé est réveillé et je vois que le démon en lui est toujours là 😂
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Notre Fei Du égale à lui même 🤭
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