Silent Reading : Chapitre 91 - Verhovensky II
Après avoir passé plus de deux mois à l’hôpital, Fei Du avait plus ou moins rattrapé toute une vie de manque de sommeil ; il avait, pour le dire franchement, un peu trop dormi.
Aujourd’hui, le confort de l’oreiller lui avait vaguement redonné envie de somnoler, mais il venait de traverser une tempête émotionnelle et mentale ; une fois allongé, il lui était difficile de calmer son esprit ; surtout avec la source même de ce trouble dormant paisiblement à côté de lui.
Il ne put que s’installer dans une position relativement confortable et fermer les yeux, tandis que ses pensées tournaient comme un manège de lanternes. Il pensa à ce qu’il poursuivait, à la prochaine étape, à ce qu’il avait révélé à Luo Wenzhou, à ce qu’il continuait de dissimuler… et ainsi de suite.
La bombe apparue soudainement sur le camion de Zheng Kaifeng ne l’avait pas seulement fait frôler la mort ; elle avait aussi sérieusement perturbé ses plans.
Par exemple, à cause de son hospitalisation, le projet de l’Album avait dû changer temporairement d’interlocuteur. Le nouveau responsable semblait n’avoir accepté cette tâche que pour valider des crédits, ne se rendant au Commissariat Central que pour les formalités de récupération de documents ; de plus, avec l’affaire du clan Zhou, tout le service était débordé, si bien que la mise en place de l’Album était pratiquement à l’arrêt. Autre exemple, avec l’affaire du clan Zhou rendue publique, ces individus avaient, sans prévenir, laissé entrevoir leur véritable nature. Même s’ils avaient finalement recouru à une méthode grossière pour tuer et faire taire, réussissant à brouiller les pistes et à permettre au Commissariat Central de clore l’affaire avec des preuves partielles, ceux qui observaient de près ne manqueraient pas de nourrir leurs propres soupçons.
Bien sûr, du point de vue de Fei Du, ce n’était pas forcément une mauvaise chose. Mais maintenant que les autorités officielles étaient alertées, cela signifiait que son plan initial, éliminer ces gens sans éveiller le moindre soupçon, devenait beaucoup, beaucoup plus difficile.
Et puis… Et puis il y avait Luo Wenzhou.
Oui. En mettant de côté ses nombreux projets à moyen et long terme, il restait devant lui une « petite affaire » urgente, qui le forçait à faire un choix difficile. Aujourd’hui, il s’était retrouvé, sans trop comprendre comment, à rester chez Luo Wenzhou. Mais que devait-il faire demain ?
Continuer à s’attarder dans cette ambiguïté ou trancher net et s’en aller ?
Fei Du avait toujours été capable de vivre seul. Plus tard, il avait appris à jouer, à flirter, à se débrouiller. Mais personne ne lui avait jamais appris à quoi ressemblait une relation stable et durable. En pensant à toutes les complications que cela impliquait et à l’incertitude immense de l’avenir, une agitation inexplicable et une anxiété diffuse montèrent en lui. Il ne comprenait même pas pourquoi il ne forçait pas la menotte, sautait pieds nus par la fenêtre et disparaissait. Mais heureusement, alors qu’il était assailli par mille pensées insupportables, la douleur de son épaule et de sa poitrine blessées se réveilla soudain, interrompant le chaos.
Pendant un instant, Fei Du eut du mal à respirer. Il tira discrètement la couette, puis, par habitude, se retourna pour s’allonger à plat, ralentissant volontairement sa respiration, utilisant la douleur comme un somnifère. Non seulement il ne fit aucun bruit, mais il en ressentit presque du soulagement ; il entretenait une étrange affection pour ce type de malaise. Pour lui, la douleur physique était parfois un sédatif puissant, en se concentrant dessus, il pouvait chasser les pensées parasites, et son besoin de contrôle trouvait une forme de libération. Une habitude presque addictive. Dans cette douleur sourde, il finit par cesser de se torturer lui-même. Son corps, couvert de sueur froide, se détendit peu à peu, et une légère somnolence s’installa.
Malheureusement, au moment même où il était sur le point de vaincre son insomnie, Luo Wenzhou ruina tout à la dernière seconde.
Ce type, sans doute inquiet qu’il ne dorme pas bien, se leva, persuadé d’être discret, et déverrouilla la menotte de Fei Du. Le clic métallique résonna dans le silence, perçant comme une aiguille la somnolence qu’il avait eu tant de mal à rassembler.
Il était vraiment très reconnaissant de la « délicatesse » de Luo-shixiong.
Luo Wenzhou, lui-même surpris par le bruit qu’il venait de faire, retint son souffle dans l’obscurité, observant prudemment Fei Du qui, les yeux fermés, fit semblant de dormir. Mais plus ce dernier feignait le sommeil, plus ses nerfs s’emballaient, prêts à bondir comme pour danser un tango.
Après un moment, enfin rassuré, le délicat capitaine se recoucha avec précaution, le matelas tremblant légèrement. Enfin tranquille, Fei Du poussa un soupir intérieur, relâchant ses membres tendus en songeant vaguement que dormir à deux avait ses inconvénients. Après une certaine « activité », on pouvait s’endormir sans problème, mais en cas d’insomnie, la respiration et les mouvements de l’autre devenaient perturbants ; surtout quelqu’un avec une présence aussi marquée que son hôte.
Et justement, cet homme à la présence envahissante bougea encore, se retournant bruyamment, donnant des signes qu’il allait se relever. À bout, Fei Du eut envie de prendre un marteau, pour les assommer tous les deux.
Luo Wenzhou, totalement inconscient de perturber les « doux rêves » d’un autre, posa les mains sur le matelas, se redressa à moitié et observa le « visage endormi » de Fei Du dans la faible lumière nocturne. Il le regarda un moment, puis, incapable de se retenir, se pencha et déposa un léger baiser sur ses lèvres. Ensuite, il le tira doucement contre lui, ne pouvant se permettre ce genre de gestes que lorsque le jeune homme dormait, sinon ce dernier lui grimpait dessus sans hésiter.
Fei Du, ébahi, raide comme un cadavre, se laissa manipuler. La respiration qu’il trouvait agaçante était maintenant au creux de son oreille, et la poitrine de Luo Wenzhou montait et descendait contre son dos. Une des couettes inutilisée, ils étaient serrés dans une position franchement étroite.
« Laisse tomber », pensa Fei Du avec résignation.
Ces mots eurent l’effet d’un sortilège. À peine les eut-il formulés que tout autour de lui sembla s’apaiser. Les détails agaçants disparurent, et il finit par s’endormir profondément.
Cependant, même si son sommeil fut paisible, il se réveilla en sursaut, pris de frayeur.
À six heures du matin, Luo Yiguo se réveilla ponctuellement de sa première phase de sommeil, avec l’impression qu’il manquait quelque chose. Le maître des lieux s’étira de tout son long, crocs découverts et griffes déployées. Puis, secouant la tête et agitant la queue, il fit frissonner tout son pelage hérissé pour le remettre en place, avant de partir en inspection de son « territoire ». Finissant par se faufiler jusque dans la chambre principale, où la température était de deux degrés plus élevée, il se redressa sur ses pattes arrière, posa celles avant sur le bord du lit et renifla curieusement à gauche et à droite. Puis, rassemblant son courage, il miaula et sauta vigoureusement sur le lit, baissant la tête pour flairer la main de Fei Du qui dépassait de la couette. À moitié endormi, celui-ci sentit une boule de fourrure se frotter contre sa main et, par réflexe, la caressa, touchant une petite créature vivante, douce et chaude.
Il se figea.
Puis, en un instant, passant de la somnolence à un état de stress extrême, il se redressa brusquement, ses pupilles se contractant d’un coup, tout son sang affluant vers ses membres sous l’effet d’une montée brutale de tension. Ses mains et ses pieds s’engourdirent, et sa gorge sembla comprimée par un anneau métallique invisible, coupant sa respiration. Luo Yiguo, occupé à identifier cette odeur inconnue, sursauta en le voyant se redresser comme un mort-vivant. Tout son pelage se hérissa, sa patte arrière glissa sur le bord du lit, et il tomba lourdement au sol.
Encore sous le choc, l’homme et le chat se regardèrent, désemparés, pendant un instant, ce qui finit par réveiller le maître des lieux.
À moitié endormi, Luo Wenzhou attira Fei Du contre lui, tapotant doucement sa taille.
— « Arrête de bouger… Il fait encore nuit. »
Ce n’est qu’à ce moment-là que Fei Du reprit ses esprits, laissant lentement échapper le souffle bloqué dans sa gorge, complètement réveillé.
Luo Yiguo s’était réfugié sous le petit fauteuil en rotin près du lit, ne laissant dépasser que sa tête, posée sur ses pattes avant. Ses oreilles aplaties, il le fixait comme un lapin aux aguets. Fei Du soutint son regard un moment, puis repoussa doucement les bras de Luo Wenzhou, se leva sans bruit et quitta la chambre. Le chat observa son dos avec inquiétude et, craignant que son humain ramasseur de litière n’ait été éliminé par cet « individu suspect », il sauta précipitamment sur le lit pour vérifier. Tournant deux fois autour de l’endormi, il constata avec soulagement qu’il respirait toujours. Rassuré, il lui marcha dessus sans la moindre pitié, puis sortit de la chambre pour continuer sa reconnaissance.
Mais « l’ennemi » n’avait ni envahi son griffoir ni pillé son panier. Il se contentait de fixer, l’air absent, la baie vitrée du balcon.
Toujours méfiant, Luo Yiguo resta sur place, hésitant à s’approcher, rongé par l’inquiétude ; et se mit inconsciemment à poursuivre sa propre queue. Lorsqu’il se rendit compte de ce qu’il faisait, il découvrit que l’intrus le regardait depuis un moment. Le chat freina brusquement, ouvrit de grands yeux et se figea comme une pièce de musée.
Fei Du se souvenait encore de son apparence quand il était petit. À l’époque, ce n’était qu’un chaton chancelant, la queue dressée, avec un duvet de poussin sur la tête, donnant l’impression que celle-ci était trop grosse pour son corps, avec une expression d’une stupidité confondante. À la demande de Tao Ran, il avait à contrecœur ramené le chaton dans son appartement de Yancheng. À part lui donner à manger et à boire chaque jour, il l’ignorait complètement, mais le chaton, naturellement affectueux, ne se laissait pas décourager. Malgré les refus répétés, il revenait toujours chercher le contact et quand Fei Du ne lui prêtait pas attention, il miaulait sans arrêt, au point de devenir insupportable.
Un jour, le chaton posa une patte sur lui, ses griffes s’accrochant à son pantalon, puis se laissa tomber au sol, réclamant de l’attention sans la moindre honte.
La patience de Fei Du céda.
Fronçant les sourcils, il fixa froidement le chat, réfléchissant à qui il pourrait le donner, quand Fei Chengyu arriva soudain. À peine avait-il entendu le bruit des clés qu'il attrapa l'animal accroché à son pantalon, arrachant ses griffes. Le cri faible du chaton n’eut même pas le temps de sortir que sa gorge fut serrée puis il fut brutalement jeté dans un tiroir. Tout juste celui-ci refermé, l’homme entra dans l’appartement. Livre à la main, Fei Du sortit calmement du bureau, comme s’il venait simplement d’être interrompu par le bruit de la porte. Fei Chengyu remarqua malgré tout la nourriture pour chat et la litière. Heureusement, celle-ci venait d’être nettoyée, et la nourriture n’avait pas encore été jetée.
— « Quel animal as-tu élevé ? »
—
« Un chat. » D’un air distrait, le jeune Fei Du, qui n’avait pas encore
quinze ans, répondit comme si de rien n’était : « Ce policier trop zélé
me l’a donné. »
L’adulte le regarda avec intérêt.
— « Ce petit flic sait comment faire plaisir aux enfants. Où est-il ? Fais-le-moi voir. »
Fei Du le fixa, puis laissa échapper un rire étrange et froid, avant de lui tendre les mains. Quelques poils ensanglantés y restaient accrochés.
— « Le voilà. »
Fei Chengyu ne fit aucun commentaire, se contentant de lui donner calmement une leçon, lui ordonnant d’acheter un autre chat similaire pour le rendre ; s’il pouvait se rapprocher du policier au moment opportun, cela pourrait être bénéfique à l’avenir. Sans lever les yeux, Fei Du écouta d’un air distrait ; peut-être n’en retint-il qu’une partie. Dans le même temps, sous les yeux de l’adulte, il tressa habilement quelques poils de chat dans sa paume et, lorsque l’homme se retourna pour partir, les souffla discrètement dans son dos.
Après avoir inspecté son « œuvre préférée », Fei Chengyu quitta les lieux, satisfait.
Ce fut la première rébellion de Fei Du, son premier mensonge, et la première fois qu’il comprit qu’aucun être au monde n’était omnipotent ; même un démon pouvait être dupé par son propre excès de confiance.
Le chaton de l’époque était devenu un grand chat au caractère prétendument excentrique et qui perdait ses poils.
Fei Du détourna le regard, qui mettait Luo Yiguo mal à l’aise, passa lentement à côté de lui et remplit sa gamelle.
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Luo Wenzhou commençait habituellement le travail à huit heures trente.
Pour lui, se lever à huit heures dix était déjà un exploit, chaque matin ressemblant à une bataille. Mais aujourd’hui, il ouvrit les yeux avant huit heures et, tendant la main, il ne sentit rien. Surpris, il se redressa d’un coup, fixa un long moment la moitié du lit déjà froide, puis sortit précipitamment, presque paniqué.
Ce n’est qu’en voyant Fei Du assis sur le balcon, une tasse de café à la main, qu’il se détendit légèrement.
Sur la petite table de la salle à manger étaient posés des sandwichs réchauffés et une autre tasse de café ; Fei Du avait dû descendre les acheter dès le matin. La gamelle de Luo Yiguo était encore à moitié pleine et ce traître, dont la loyauté allait au plus offrant, était installé sur le canapé à se lécher les pattes, visiblement repu, ignorant son ancien ramasseur de litière.
— « Si tôt », murmura-t-il. Puis, fronçant les sourcils, il s’approcha et lui arracha son café. « Qui t’a dit de boire ça ? Va dans la cuisine, prends le lait dans le placard de gauche. »
Fei Du tapota sa montre.
— « Tu vas être en retard. »
Luo Wenzhou ne prit même pas la peine de discuter. Il avait l’intention de lui montrer ce que signifiait être un « homme tornade ».
Mais une fois prêt et complètement réveillé, en voyant la tenue impeccable de Fei Du, une inquiétude soudaine monta en lui. Il avala la moitié de son sandwich d’un coup et, entre deux étouffements, demanda avec une feinte désinvolture :
— « Tu vas où, aujourd’hui ? »
En entendant cela, Fei Du posa son verre de lait, l’air légèrement embarrassé.
Comme un étudiant attendant le résultat de son examen, le cœur de Luo Wenzhou remonta jusqu’à sa gorge, percutant violemment son petit-déjeuner. Il redoutait d’entendre :
« J’ai réfléchi… je vais partir. »
Mais Fei Du dit simplement :
— « Tu n’aurais pas une place de parking en plus ici ? »
Le cœur suspendu de Luo Wenzhou retomba brutalement dans sa poitrine, et sa bonne humeur explosa comme un feu d’artifice. Incapable de se contenir, il sourit franchement.
En
voyant son expression, Fei Du fut très surpris, pensant : « Je n'aurais
pas imaginé que ce taudis ait un parking convenable. »
— « Haha, tu as raison, il n’y en a pas », répondit Luo Wenzhou avec enthousiasme.
Le jeune président en resta sans voix.
Qu’est-ce qui n’allait pas chez lui ?
Luo Wenzhou termina son petit-déjeuner à toute vitesse, lui lança ses clés sans demander davantage, puis dit :
—
« Pendant quelques jours, prends ma voiture quand tu sors. Ce week-end,
je trouverai une solution pour te dégoter une place… Une seule, hein.
Ne ramène pas tout ton harem impérial ici. »
— « Et toi ? »
Luo Wenzhou lui fit un signe énergique de la main, descendit au sous-sol, ressortit son grand vélo et partit à toute allure, comme un chien fou. Le vélo semblait propulsé comme une fusée, filant droit vers le Commissariat Central.
Ils ont tellement envie d'être ensemble 😭
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