Silent Reading : Chapitre 92 - Verhovensky III
Au final, la « fusée » ne faisait pas le poids face à un véhicule moderne à quatre roues. Après avoir fanfaronné toute la matinée, le camarade Luo Wenzhou eut la malchance d’arriver glorieusement en retard.
Cela dit, en la matière, Luo Wenzhou était un récidiviste notoire ; un retard de quinze ou vingt minutes ne suffisait pas à éveiller le moindre remords chez lui. Il entra dans le bureau d’un pas assuré, acceptant avec un calme olympien les regards de bienvenue braqués sur lui.
— « Bonjour, les enfants. Vous avez mangé ? »
Les regards accueillants se chargèrent aussitôt d’une douce lueur d’espoir ; les affamés le fixaient avec une affection profonde.
Les mains vides, Luo Wenzhou éclata de rire et déclara avec satisfaction :
— « Moi oui. »
Les regards tendres s’assombrirent immédiatement, se changeant en flèches empoisonnées, chacun rêvant de le plaquer au sol pour le piétiner dix mille fois.
Peu après, cependant, la cantine livra quelques paniers de xiaolongbao1 tout juste sortis de la vapeur. En apprenant que le Capitaine Luo avait réglé l’addition avec sa carte, l’humeur générale se stabilisa aussitôt, et il redevint le bon capitaine de tout le monde.
En distribuant les raviolis, Lang Qiao demanda :
— « Chef, tu t’es encore levé en retard ? »
—
« Pas du tout », répondit son supérieur d’un ton faussement détaché. «
J’ai prêté ma voiture à quelqu’un ce matin, alors je suis venu à vélo. »
Luo Wenzhou n’avait pas la mauvaise habitude de traiter sa voiture comme une épouse ; de ce point de vue, il était plutôt généreux. Lorsqu’il devait effectuer des visites en civil et ne pouvait pas utiliser un véhicule de service, il prenait souvent sa voiture personnelle et il lui arrivait aussi de la prêter à ses collègues fauchés pour leurs rendez-vous. Mais le point important dans ce qu’il venait de dire n’était pas « prêter la voiture », mais « ce matin ».
Un collègue charitable demanda prudemment :
— « Qui conduit votre voiture si tôt, Capitaine Luo ? Vous avez passé la nuit avec quelqu’un ? »
Luo Wenzhou sourit d’un air coupable sans confirmer ni infirmer, savourant ce moment où tout le monde « se levait pour applaudir ». Et comme si cela ne suffisait pas, il en rajouta une couche, fanfaronnant tout en feignant de se plaindre :
— « Pourquoi vous en faites tout un plat ? Je suis tellement crevé que j’ai du mal à m’en remettre. Ah, dans ces moments-là, je me dis que le célibat a du bon. »
À ces mots, les raviolis perdirent soudain toute saveur. Les ventres étaient pleins, mais une irrépressible envie de révolte montait ; et surtout de tuer cet individu sans vergogne.
Luo Wenzhou récolta leurs regards meurtriers avec un contentement parfait, alluma son ordinateur et se connecta au système mobile du Commissariat Central.
Depuis que l’identité des policiers chargés de surveiller Yang Bo avait été révélée, il avait pris l’habitude de s’y connecter dès qu’il avait un moment.
—
« Au fait, chef », dit Lang Qiao « Le Central prévoit une campagne de
sensibilisation à la sécurité à afficher dans les bus et le métro. Le
Directeur Wang de l’administration veut qu’on envoie quelques personnes
de l’équipe. Celles qui font bonne impression. »
— « Dis à ce bon
vieux Wang que mes hommes sont la meilleure troupe de danse folklorique…
Non, de mannequins de la sécurité publique de cette ville. Qu’il vienne
choisir lui-même. Il peut prendre qui il veut. On vend nos corps, mais
pas notre talent… » Luo Wenzhou s’étira, puis fit défiler la page. «
Hein ? C’est quoi ça ? Comment une broutille comme des gamins qui
fuguent se retrouve sur mon bureau ? »
Le nom complet du système mobile était interminable, alors tout le monde lui avait trouvé un surnom : « le poinçonneur ».
Son concept était en réalité très avancé puisque c’était un réseau interne couvrant toute la ville. Mais comme son utilisation n’avait jamais été rendue obligatoire, et que ses fonctions recoupaient largement celles du système interne déjà existant, il générait beaucoup de redondances. Ainsi, comme beaucoup d’initiatives annuelles du Commissariat Central, par exemple cette campagne de sécurité que personne ne verrait, il était devenu un simple « projet d’image ». À part ceux qui devaient gérer la petite contrainte bureaucratique du « poinçonneur » lors de leurs déplacements, les autres ne s’y connectaient qu’en fin d’année, comme des abeilles, pour consulter leurs relevés d’activité.
Les privilèges de Luo Wenzhou étaient assez élevés. Il pouvait consulter non seulement les opérations de terrain de la brigade criminelle du Commissariat Central, mais aussi celles des sous-bureaux de chaque district. Si un sous-bureau ou un poste de police local rencontrait une affaire complexe nécessitant une remontée, ils rédigeaient un bref rapport que le système transmettait au responsable compétent. Mais le dossier qui venait d’apparaître devant lui relevait franchement de la broutille : un groupe de collégiens en fugue.
Le collège Yufen était un établissement privé regroupant collège et lycée qui fonctionnait en internat fermé ; les élèves ne rentraient chez eux qu’une fois par semaine. Mais cette fois, plusieurs élèves de seconde avaient escaladé le mur en pleine nuit et s’étaient enfuis, l’un d’eux laissant une lettre à ses professeurs et à ses parents, expliquant les raisons de sa fuite ; des excuses comme « trop de pression », « solitude », ce genre de choses.
Après lecture, Luo Wenzhou resta perplexe.
— « Dites-moi… on va aussi devoir retrouver les golden retrievers perdus maintenant ? »
C’était ainsi que fonctionnait habituellement le système de sécurité publique de Yancheng ; les cas de suicide, d’accident, de disparition, etc., étaient d’abord pris en charge par la police locale. Si, après intervention, l’affaire se révélait complexe, elle était transmise à la brigade criminelle du sous-bureau compétent. En général, seuls les dossiers majeurs, inter-juridictionnels ou particulièrement graves remontaient jusqu’au Commissariat Central.
Lang Qiao entra dans son bureau et jeta un œil.
— « Ah, ça ! Je vois. D’abord, ça dépasse les juridictions. Et j’ai entendu dire qu’ils ont demandé l’aide de la cyberpolice. Ce n’est pas quelque chose qu’un ou deux commissariats peuvent régler seuls. Plusieurs services coopèrent, alors ils ont probablement coché le Commissariat Central par erreur en envoyant le dossier. »
Tao Ran demanda, surpris :
— « Pourquoi la cyberpolice pour retrouver des disparus ? Ils sont allés se planquer dans un cybercafé ? »
—
« Non. C’est parce que la lettre laissée par le leader est devenue
virale sur internet. » Lang Qiao ouvrit son application et leur montra. «
Beaucoup de gens l’ont partagée. Les jeunes aujourd’hui ne peuvent pas
se passer d’internet. S’ils voient ça quelque part, ils risquent de
répondre par vanité. On pourra alors localiser leur position. »
Luo Wenzhou y jeta un coup d’œil.
— « Ça fait déjà trois jours. On ne les a toujours pas retrouvés ? »
Des adolescents en fugue, ce n’était pas la même chose que des enfants disparus. Ceux-ci avaient quatorze ou quinze ans, garçons et filles. Puisqu’ils étaient partis de leur propre initiative, le risque qu’ils soient en danger était relativement faible. Et étant encore jeunes, ils étaient généralement faciles à retrouver ; en temps normal, on les récupérait très vite. Bien souvent, ils revenaient d’eux-mêmes dès que leur argent était épuisé, avant même qu’on ne les retrouve.
Qu’ils soient toujours introuvables après trois jours, en revanche, c’était vraiment inhabituel.
—
« Qui sait où ils sont partis ? » Lang Qiao haussa les épaules. « À
leur âge, moi j’étais trop occupée à sortir avec quelqu’un pour faire ce
genre de bêtises et inquiéter mes profs et mes parents… »
— « Oui,
et clairement tu n’avais pas le temps d’étudier non plus. » Luo Wenzhou
leva les yeux au ciel et l’interrompit. « Trois ans d’âge mental et tu
as pourtant quand même progressé. Non, ne fais pas la modeste,
prépare-toi plutôt pour la réunion ! »
Comme le Commissariat Central traversait une période creuse après la charge de travail inhumaine du semestre écoulé, Luo Wenzhou organisa nonchalamment une séance plénière sur les jeux vidéo… non, sur la formation idéologique. Le contenu principal de la réunion consistait en ceci : le capitaine adjoint Tao lisait d'une voix monocorde des documents d'étude soporifiques pendant que leurs collègues d'âge mûr chuchotaient, se plaignant que les enfants n'arrivaient pas à étudier correctement, tandis que les jeunes, menés par le capitaine Luo lui-même, formaient une équipe pour vaincre un boss.
Ce serait bien si tous les jours pouvaient ressembler à ça : toute la ville enveloppée de froid et de neige, chacun bâillant en allant travailler ou étudier, le système de sécurité publique hibernant dans une salle de réunion tranquille, et la plus grosse affaire du moment étant une bande de lycéens en fugue.
Le boss du jeu mobile périt. Luo Wenzhou lança un clin d’œil aux autres et échangea des tapes discrètes sous la table. Mais en même temps, son esprit dériva malgré lui.
Que faisait Fei Du quand il était au lycée ?
Sa mère venait de mourir, et il avait ce père étrange. Un gamin de quinze ans, incapable de dire un mot de trop à qui que ce soit, écrasé sous des préoccupations qu’aucun cric n’aurait pu soulever.
Écoutait-il les cours ? Se demandait-il, comme les autres, dans quelle université il entrerait ? Avait-il eu le luxe de vivre une première histoire d’amour ?
— « Chef, on relance une partie, vite, rejoignez-nous ! »
Se ressaisissant, Luo Wenzhou reprit son téléphone bouillant, pensant que Fei Du était peut-être un poison, se glissant dans son esprit pour le harceler à la moindre occasion.
C'était vraiment agaçant.
⸻
Trois coups furent frappés à la porte du bureau de Pan Yunteng à l’université.
— « Entrez. »
Lorsque le Commissariat Central avait relancé le Projet Album, le mari de la Docteure Bai en était devenu le responsable côté université, et aussi le tuteur académique temporaire de Fei Du.
Avant la rentrée, le professeur initialement prévu pour le jeune homme avait obtenu une opportunité rare ; par relations, il avait donc été transféré sous la supervision de Pan Yunteng, et intégré « par un heureux hasard » au projet.
— « Fei Du ? » Son tuteur écarquilla les yeux. « Tu es sorti de l’hôpital ? Assieds-toi. »
Pendant son hospitalisation, le docteur Bai et son époux étaient bien sûr venus lui rendre visite.
Il avait encore mauvaise mine, son visage pâle, plus couvert que d’ordinaire. Le froid mordant de Yancheng, malgré le chauffage de la voiture, avait eu le dessus et ses mains restaient engourdies. Il accepta donc la boisson chaude que lui tendit Pan Yunteng en le remerciant. Après quelques instants, ses doigts rougis retrouvèrent un peu de vie.
—
« Je n’ai plus besoin de traitement. Rester à l’hôpital ne sert à rien.
De toute façon, je m'y sentais mal. Je préfère me rétablir chez moi »,
expliqua Fei Du. « En plus, j'avais peur que si je restais plus
longtemps, tout le semestre soit passé. Qu'est-ce que je deviendrais si
vous me faisiez redoubler ? »
— « Soyons sérieux », répondit
gravement Pan Yunteng, ignorant sa plaisanterie. « Je comprends qu’un
policier en première ligne puisse être exposé au danger. Mais un
étudiant qui va simplement consulter des documents et se retrouve mêlé à
ce genre d'affaires, c’est la première fois que j’entends ça ! »
— «
Une coïncidence. Ils manquaient de véhicules, alors je leur ai prêté le
mien. J'ai entendu dire que l'auto-critique que le Capitaine Luo a
écrite à cause de moi pourrait être publiée telle quelle ? Ça doit donc
être suffisamment clair. » Fei Du s’adossa tranquillement à sa chaise. «
Professeur, avez-vous lu le travail que je vous ai remis ? »
Pan Yunteng lui lança un regard noir, puis ouvrit le document sur son ordinateur.
Une télévision était allumée dans le bureau. Sérieux et dévoué à ses études, il ne regardait que la chaîne judiciaire quand il se détendait. À cet instant, un programme racontait l’histoire d’une femme retrouvée morte au bord d’une route après avoir quitté son domicile. Des traces de freinage avaient été relevées, et la voiture responsable rapidement retrouvée. Le conducteur avait reconnu avoir roulé en état d’ivresse et renversé la victime. Mais le corps ne présentait pas de signes compatibles avec un choc mortel ; d’autres circonstances semblaient cacher la vérité.
Gêné par le bruit, Pan Yunteng éteignit la télévision. Fei Du pivota sur sa chaise.
—
« Les médecins légistes peuvent facilement déterminer si quelqu’un est
mort d’un choc ou a été écrasé après sa mort. Ce genre de “mise en
scène” n’a aucun intérêt. »
— « Si tu avais lu attentivement les
dossiers que tu as triés, tu saurais que la majorité des criminels
manquent de bon sens et d’intelligence. Certains tuent sur un coup de
tête, d’autres sont simplement stupides. Il y en a même qui croient à
des rumeurs absurdes et tentent de tromper les méthodes modernes
d’enquête. Les criminels vraiment difficiles à traquer sont rares. »,
répondit son tuteur sans lever les yeux. « Oui, tendances collectives.
Tu as utilisé ce mot avec finesse. Pourquoi ce sujet ? »
— « Parce
que vous avez raison. À part dans certaines régions isolées, il est très
difficile d’échapper aux méthodes modernes d’enquête, et encore plus à
la pression psychologique. Mais les crimes collectifs, c’est différent.
Parfois, les participants ne pensent même pas commettre un crime »,
exposa calmement Fei Du. « Plus un environnement est fermé, plus il est
facile de former un groupe anormal. Les prisons, par exemple. Ou le
trafic humain dans les zones montagneuses isolées. Bien sûr, cela peut
aussi exister dans des régions développées, mais le coût est plus élevé.
»
Pan Yunteng leva les yeux vers lui.
L’écharpe de Fei Du dissimulant à moitié son sourire, il en vint à la raison de sa venue.
— « Professeur, ces trois affaires récentes sont toutes des phénomènes collectifs. Ne pourrait-on pas en faire un thème spécial dans le Projet Album ? »
Les sourcils de Pan Yunteng se haussèrent haut. S’il ne l’avait pas lui-même choisi comme interlocuteur, il aurait presque suspecté le jeune homme d’avoir d’autres intentions.
Celui-ci ajouta simplement :
— « Je n’aime pas laisser les choses inachevées. »
— « Je vais y réfléchir », dit Pan Yunteng en agitant la main.
Fei Du n’insista pas, hochant la tête, il se leva et prit congé. Un refus ne l’inquiétait pas vraiment. Si nécessaire, il pourrait toujours changer l’interlocuteur actuel pour cause d’imprévu.
Il espérait simplement avoir de la chance, et que son mémoire suffirait à convaincre Pan Yunteng. Avoir recours à des méthodes non conventionnelles serait un fardeau pour quelqu’un encore blessé.
J'adore Wenzhou qui veut étaler son bonheur sans aucune subtilité 😂
- Xiaolongbao (小笼包) : Le xiaolongbao est l'une des spécialités culinaires les plus célèbres de la cuisine chinoise, originaire de la région de Shanghai. Il s'agit d'une soupe de raviolis à la vapeur. De petites bouchées de pâte fine en forme de boulette, cuites à la vapeur dans des paniers en bambou (d'où leur nom : xiao = petit, long = panier, bao = brioche/ravioli). La particularité du xiaolongbao est qu'il contient une soupe chaude à l'intérieur. En croquant la pâte, le bouillon se répand en bouche d'où la technique de dégustation : on le pique délicatement avec la baguette, on le pose sur une cuillère, on mord un petit trou pour laisser s'échapper la vapeur, on boit le bouillon, puis on mange le reste.
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