Silent Reading : Chapitre 94 - Verhovensky V
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| @happy_NRu |
Luo Wenzhou, l’enveloppe en papier kraft à la main, alla sur le balcon, ouvrit la fenêtre et alluma une cigarette. Attiré par l’odeur de viande séchée, Luo Yiguo fut balayé par une bourrasque glaciale et fila aussitôt, la queue entre les pattes, en frissonnant.
Devant lui s’étendait la nuit la plus froide de l’année ; derrière lui, une pièce douillette et chaleureuse ; et dans ses mains, un testament, dont le papier avait été froissé.
« Je ne sais pas qui sont mes ennemis, ni depuis combien de temps ils existent. Ils disposent d’une organisation colossale et d’une richesse immense, détiennent d’innombrables privilèges et ressources, mais ils ne sont toujours pas satisfaits. Ils en veulent toujours plus, au mépris des autres, se plaçant au-dessus des lois. Je soupçonne qu’ils sont liés à de nombreux meurtres, et même qu’ils soutiennent en secret des criminels recherchés, les utilisant comme assassins. »
À cet instant, la main de Luo Wenzhou, qui tapotait la cendre de sa cigarette, s’arrêta, tremblant légèrement malgré lui. Son regard s’attarda une fois encore sur les mots « soutiennent en secret des criminels recherchés, les utilisant comme assassins ». Dans l’affaire du clan Zhou, le conducteur qui avait renversé Dong Xiaoqing était précisément un criminel recherché, qui s’était procuré une fausse identité et vivait comme tueur à gages.
Dans l’obscurité, un fil ténu semblait traverser la brume épaisse, laissant deviner une structure fragile.
« Jiahui, te souviens-tu encore de Gu Zhao ? Mon ancien ami, mon frère. Aujourd’hui encore, personne n’ose le mentionner. Il est devenu une “tache” honteuse de l’histoire, qu’il faut dissimuler dans les coins des photos de groupe. Même si le Professeur Fan s’est égaré, il avait raison sur un point : Gu Zhao n’était pas ce genre de personne. Il devait y avoir autre chose derrière tout ça.
Le Professeur Fan a connu une fin tragique, mais il a agi par vengeance personnelle. Parfois, je me demande pourquoi je fais tout cela. Je ne sais pas. J’ai travaillé pendant plus de vingt ans, logiquement, je devrais me retirer de la première ligne, me concentrer sur la gestion, assister à des réunions et faire des discours, au lieu d’affronter chaque jour toutes sortes de criminels. Je devrais avancer tranquillement vers la retraite, voir Xinxin terminer ses études et fonder une famille, prendre soin de moi et vivre le reste de mes jours. Je devrais faire semblant de ne rien savoir. Personne ne pourrait me le reprocher. Mais dès que je ferme les yeux, je pense au Professeur Fan, je pense à Gu Zhao, je pense à ceux qui sont morts sans justice sur la nationale 327, et à ces enfants dont on est toujours sans nouvelles.
Jiahui, je n’y arrive pas. J’espère que tu pourras me pardonner.
Ce monde est trop complexe. D’innombrables choses sordides s’accumulent sous la surface depuis longtemps, comme des maladies chroniques impossibles à guérir. Pourtant, je pense toujours que le temps est comme une succession de vagues gigantesques qui se précipitent vers le rivage. Chaque vague se lève avec violence, mais chaque reflux emporte une partie des souillures. Par exemple, nous avons désormais toutes sortes de technologies d’enquête ; nous pouvons détecter les mensonges, comparer l’ADN. Peut-être que bientôt, le réseau de surveillance sera partout, couvrant chaque recoin. Peut-être qu’à la prochaine vague, tout cela sera exposé en pleine lumière. Si je ne suis plus là à ce moment-là, alors, je t’en prie, sois témoin de ce jour à ma place, et remets ces éléments à ceux qui pourront poursuivre l’enquête. »
Lorsque Luo Wenzhou eut terminé sa lecture, il expira longuement, puis replia soigneusement la lettre en suivant les plis déjà marqués. La lettre que Yang Zhengfeng avait laissée à sa femme n’était pas longue, mais certains passages lui échappaient encore. En revanche, il comprenait désormais pourquoi Lao-Yang avait dit qu’il « en avait le cœur, mais pas les moyens ».
S’efforçant de se souvenir des jours précédant le sacrifice de son mentor, il se rappela vaguement qu’il fumait énormément ; quand on lui demandait pourquoi, il répondait simplement qu’il s’inquiétait pour les examens de sa fille. Eux, bande de gamins ignorants, s’étaient même moqués de lui pour ça…
Qu’avait ressenti Lao-Yang en le regardant, à ce moment-là ? Avait-il pensé qu’il ne servait à rien ?
Ainsi, comme un héros solitaire sans aucun soutien, ce vieux policier de la criminelle s’était engagé seul dans l’obscurité, sur un chemin dangereux.
Luo Wenzhou resta un moment immobile, le regard perdu au-dehors, puis se retourna et se dirigea vers le bureau.
Yiguo faisait les cent pas devant la porte de la chambre, juste à côté, comme s’il voulait entrer. En passant, il se pencha, lui attrapa les deux pattes avant et les posa sur son bras, l’emportant avec lui.
— « Ne va pas le déranger. »
Le chat miaula, se roula en boule et s’installa sur ses jambes, l’observant se connecter à l’intranet et saisir les mots-clés : « Nationale 327 ».
La plupart des documents affichés étaient des scans ; manifestement, il s’agissait d’une affaire très ancienne. La lecture était difficile.
C’était une affaire retentissante remontant à quinze ans.
La « nationale 327 » était une route située en périphérie de la ville de Yancheng, contournant le Mont Lotus, construite il y a plus de trente ans. Elle avait autrefois été un axe de circulation majeur. Puis, avec le temps et les transformations, elle avait été remplacée par une voie plus récente traversant la montagne, tombant peu à peu en désuétude. Hormis les rares habitants des petites localités qu’elle desservait encore, presque personne ne choisissait volontairement cet itinéraire.
C’est sur cette route isolée qu’avait eu lieu cette série de meurtres.
Les victimes étaient toutes des chauffeurs routiers effectuant de courtes distances ; ils voyageaient seuls pour économiser, transportant leurs biens avec eux. Des cibles faciles.
Peut-être que le tueur était superstitieux et croyait qu’une personne morte violemment développait une sorte de « mémoire photographique », enregistrant la dernière chose qu’elle avait vue avant de mourir, car les yeux des victimes avaient été détruits.
Le premier chauffeur assassiné avait été abandonné à côté de son camion. Il avait reçu plus d’une dizaine de coups de couteau, les blessures mortelles se trouvant au niveau de la poitrine. Tous ses effets personnels avaient disparu, pas même une pièce n’avait été laissée. Dans la remorque, un petit réfrigérateur manquait. Sur les lieux, en plus de la victime, on avait relevé de nombreuses empreintes de pas chaotiques. L’analyse avait montré qu’elles appartenaient probablement à deux hommes et une femme. Par ailleurs, une tache de sang suspecte avait été trouvée sur une roue avant. Comme il ne s’agissait pas de sang humain, elle n’avait pas attiré l’attention au départ.
Moins de deux mois plus tard, une affaire similaire se produisit à nouveau sur la nationale 327.
Les meurtriers semblaient avoir appris de leur expérience. Mis à part les yeux détruits comme auparavant, la seconde victime n’avait pas été sauvagement poignardée : elle était morte d’un seul coup. Petite et maigre, on l’avait retrouvée accroupie près de la portière de son camion. Elle ne présentait que peu de traces de défense. Selon les hypothèses, face à des braqueurs armés de couteaux, elle avait docilement remis ses biens pour sauver sa vie, sans imaginer que les criminels n’avaient aucune intention de la laisser partir. Sans opposer de résistance, elle avait été poignardée dans le dos.
Lors du troisième meurtre, les méthodes des criminels franchirent un nouveau cap.
Après avoir tué leur victime d’un seul coup, ils lui avaient arraché les yeux et sectionné les membres, qu’ils avaient disposés autour du corps. Une cruauté révoltante.
La police locale transmit rapidement cette affaire de vols et meurtres en série au Commissariat Central de Yancheng, qui constitua une équipe spéciale.
Luo Wenzhou arrêta son regard sur les noms des responsables et vit que le chef d’équipe était Yang Zhengfeng, tandis que le chef adjoint portait un nom qui lui était inconnu : Gu Zhao.
Il fronça les sourcils, caressant distraitement le chat de temps à autre.
Si cet homme était un ancien ayant travaillé avec Lao-Yang, pourquoi personne n'avait jamais mentionné son nom ?
Yiguo, qui cherchait seulement un endroit où dormir, avait déjà eu du mal à s’installer sur les genoux de son « ramasseur de litière », avec tous ces mouvements incessants, il était à bout. Lui donnant un coup de patte sur la main, il sauta à terre et s’enfuit.
Luo Wenzhou n’y prêta aucune attention, continuant de faire défiler les documents.
L’équipe spéciale avait découvert que, lors des trois vols, les roues avant des camions dévalisés présentaient de petites quantités de sang animal. À partir de là, les enquêteurs avaient lancé une vaste opération de recherche le long de la nationale, en se concentrant sur les tronçons étroits où les accidents étaient fréquents. Comme prévu, près du lieu du dernier meurtre, ils avaient retrouvé des traces de dérapage ainsi que le corps d’un chien. L’équipe en avait déduit que les criminels utilisaient de petits animaux comme appâts. Ils se cachaient dans des portions de route étroites et plongées dans l’obscurité. Lorsqu’un camion passait, ils lançaient soudain le chien sur la route, forçant le conducteur à ralentir, puis envoyaient leur complice féminine se jeter presque sous les roues, obligeant le véhicule à s’arrêter, attirant la victime à l’extérieur.
La nationale 327 n’était pas un lieu de La Pérégrination vers l’Ouest ; en voyant une femme seule, les gens ne se méfiaient pas particulièrement. Une fois la victime descendue du camion, ses complices surgissaient pour commettre le vol et le meurtre.
Grâce à des informateurs, l’équipe était remontée jusqu’à un trafiquant de chiens errants et, suivant cette piste, ils avaient finalement identifié les coupables. Deux frères originaires d’une petite ville située le long de la nationale, Lu Guoxin et son cadet Lu Guosheng. Leur complice était une délinquante qui sortait avec l'aîné. Ce dernier n’avait rien de particulier, c’était un jeune homme oisif, sans emploi, avec un casier judiciaire pour vol.
Lu Guosheng, était plus singulier, ayant abandonné l’université.
Il était souvent absent et son comportement indigne ainsi que ses nombreux échecs scolaires avaient entraîné le report de sa remise de diplôme et la rétention de celui-ci. Il avait ensuite trouvé un emploi de bureau dans une petite entreprise de transport, avant d'être licencié à la suite d’une bagarre. De retour chez lui, de plus en plus amer et déterminé à se venger de la société, il s'était facilement intégré à la bande de son frère aîné, et ils avaient organisé une série de braquages.
Après chaque vol, ils dilapidaient l’argent sans compter. Une fois à sec, ils recommençaient à préparer leur prochain coup.
Mais Lu Guosheng n’était pas comme les deux autres. C’était un antisocial de nature. L’argent que transportaient les routiers ne l’intéressait pas ; en revanche, il avait découvert le plaisir de tuer, encore et encore. Il était la pièce maîtresse de toute l’affaire. Les deux autres n’étaient que des exécutants : l’un une brute, l’autre un appât, tous deux à son service.
La police arrêta rapidement Lu Guoxin et sa petite amie, mais Lu Guosheng, le plus dangereux des trois, s’était enfui et avait disparu sans laisser de trace.
Luo Wenzhou découvrit que son avis de recherche n’avait jamais été levé.
Quinze ans avaient passé, et il n’avait toujours pas été arrêté !
Dans une société où même un simple consommateur de drogue pouvait être dénoncé par ses voisins, comment un criminel aussi dangereux avait-il pu se cacher pendant quinze ans ?
À moins de s’être réfugié dans une zone inhabitée, vivant en ermite…
Mais un individu comme Lu Guosheng pouvait-il vraiment supporter la solitude et réprimer ses pulsions violentes ?
Luo Wenzhou se massa l’arête du nez, alluma une nouvelle cigarette, puis examina le reste du contenu de l’enveloppe en papier kraft. La première page était une photographie, il l’avait vue d’innombrables fois dans le bureau du Directeur Lu, mais celle-ci était complète. D’ordinaire, le cadre en cachait une partie. La cinquième personne se tenait dans un coin, Yang Zhengfeng lui tenant le bras. Il semblait mal à l’aise face à l’objectif. Sa posture était raide, et son large sourire paraissait forcé.
Gu Zhao… Était-ce lui ?
Luo Wenzhou tapa deux fois sur le clavier et chercha « Gu Zhao », mais trouva très peu d’informations, seulement un rapport disciplinaire sommaire. Il le relut plusieurs fois, notant seulement des expressions telles que « violation grave de la discipline » et « activités illégales ». Mais aucun détail sur ce qu’il avait réellement fait.
En plus de la lettre destinée à shiniang et de la vieille photo, l’enveloppe contenait aussi une pile de clichés pris sur le vif, dont l’origine était inconnue. Des hommes, des femmes, jeunes et vieux. Ils semblaient être de simples citoyens.
Luo Wenzhou réfléchit un instant, puis consulta les avis de recherche. En moins d’une demi-heure, il trouva plusieurs correspondances dans la base de données interne. Tous, sans exception, étaient des criminels en fuite.
À cet instant, la porte du bureau grinça, interrompant brusquement ses pensées.
Sans lever les yeux, il lança :
— « Luo Yiguo, tu sais que tu es vraiment pénible ! »
Mais le câble d’alimentation à ses pieds bougea. Il baissa les yeux et vit le chat en train de l’attaquer à coups de crocs ; le fil noir brillait de salive.
Alors qui était à la porte ?
Il leva aussitôt la tête.
Fei Du se tenait là, adossé au chambranle, le regard posé sur lui.
— « Je suis venu me servir un verre d’eau. »
Luo Wenzhou frissonna, ferma instinctivement la page qu’il consultait, puis, un peu paniqué, fourra le dossier de Lao-Yang dans un tiroir et se leva précipitamment.
— « Je… Je vais te le servir. »
Ce ne fut qu’après avoir versé l’eau qu’il réalisa l’absurdité de la situation.
Fei Du était un adulte parfaitement capable de se servir lui-même.
Pourquoi s’était-il comporté comme s’il avait été surpris en flagrant délit d’adultère ?
Fei Du prit silencieusement le verre, effleurant du bout des doigts les siens.
Une pensée lui traversa l’esprit :
« Le fait que je reste ici le met aussi dans une position inconfortable. »
Il devait se lever en pleine nuit et se cacher dans son propre bureau pour consulter ses dossiers.
Se cacher ainsi sous le même toit était une tension constante pour eux deux. Pourquoi s’infliger ça ?
Fei Du baissa les yeux, cherchant ses mots, tournant et retournant la question dans son esprit. Mais une fois son verre vide, il n’avait toujours rien dit.
Il était comme un voyageur perdu dans le désert, desséché jusqu’à l’os et Luo Wenzhou et cette petite maison, une bouteille d’eau à moitié pleine tombée du ciel. Même si elle contenait du poison, même si sa raison tentait de lui faire lâcher prise… Il n’y parvenait pas.
Un silence s’installa entre eux.
Puis Luo Wenzhou parla brusquement :
— « J’enquête sur la vérité derrière la mort de mon shifu. On vient de trouver une nouvelle piste. »
Fei Du ne s’attendait pas à une telle franchise. Il resta un instant figé.
— « Les implications sont trop vastes. Moins il y aura de gens au courant, mieux ce sera, » dit Luo Wenzhou en le regardant droit dans les yeux. « Je n'exclus pas la possibilité que cela ait un lien avec toi. Il y a beaucoup de choses que je n'ai pas encore élucidées pour l'instant, je n'ai donc aucun moyen d'évaluer si je peux t'en parler, ni dans quelle mesure, alors tu vas devoir me laisser quelques jours. J’ai été honnête jusqu’ici. Ça te va ? »
Fei Du n'avait jamais vu une analyse aussi claire du secret et de la franchise. Il resta interdit un moment, puis hocha la tête presque instinctivement.
— « Ça me va. »
Luo Wenzhou se détendit. En l’observant boire lentement, il eut soudain la prémonition que s'il ne disait rien, des choses qu’il redoutait allaient se produire.
— « Maintenant, tu devrais… » tenta-t-il en passant un bras autour des épaules de Fei Du.
Sans prévenir, celui-ci attrapa son poignet et le poussa. Pris au dépourvu, Luo Wenzhou perdit l’équilibre et recula jusqu’à heurter l’accoudoir du canapé. Fei Du l’y plaqua avec ses genoux, inclinant la tête pour le regarder en souriant.
— « Mais, shixiong… Tu ne penses tout de même pas que quelques mots vont suffire à te débarrasser de moi ? »
On est vraiment en plein complot là 😨 Avec organisation secrète aux gros moyens et tout...
Fei Du est tellement amoureux et bien chez son chéri 🥺
On applaudit d'ailleurs Wenzhou qui sait communiquer !!
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