Silent Reading : Chapitre 17 - Julien XVII
Comme c'est les fêtes, j'ai décidé de poster les chapitres 17, 18 et 19 aujourd'hui.
— « Wu Xuechun ? » Le sourire de la réceptionniste se figea net.
Luo Wenzhou la fixa, et l’air feint de son regard perçant commença à se fissurer.
— « Un problème ? » demanda-t-il d’un ton lourd.
Elle détourna les yeux une seconde, se força à se ressaisir, puis lui adressa un sourire mielleux.
— « Non… Nos serveuses prennent toutes un nom anglais. Entendre son vrai nom d’un coup… » Elle marqua une pause. « Wu Xuechun doit être Linda ? »
Même dans l’antre du tigre, Luo Wenzhou ne put s’empêcher un trait d’ironie :
— « Votre culture d’entreprise est sacrément occidentalisée. »
La réceptionniste le fusilla du regard et lui repoussa l’album.
— « Monsieur, Linda ne se sent pas très bien aujourd’hui. Voulez-vous voir quelqu’un d’autre ? Vous la connaissez d’avant ? »
Luo Wenzhou s’adossa, silencieux, puis lâcha d’un air hautain :
— « Faut maintenant un casier client pour être servi, ici ? »
Elle s’excusa à voix basse, pressée, puis lui organisa une salle privée et fit signe à un employé de l’y conduire. Peut-être se trompait-il, mais il eut l’impression que davantage de regards s’étaient tournés vers lui.
Une fois le capitaine hors de portée, la réceptionniste souffla longuement, saisit le talkie-walkie à côté d’elle et murmura :
— « Il est là, comme vous l’aviez dit. Salle Hibiscus. »
Un grésillement, puis une voix d’homme :
— « Combien avec lui ? »
— « Juste… juste lui. » Elle pinça les lèvres, les paumes moites,
presque incapable de tenir l’appareil. « La prochaine fois, ne… ne me
forcez pas à faire ça, d’accord ? Je… »
Elle n’eut pas le temps de finir. Une autre voix, rauque et haineuse, cracha dans le talkie-walkie :
— « Fils de pute ! Il se croit trop malin ! Si j’avais su, je lui aurais collé quelqu’un à la porte avec un sac. Ça m’aurait évité tout ce bordel ! »
La liaison coupa net.
À ce moment, une fille en robe blanche fut poussée par deux personnes ; Wu Xuechun. Son badge indiquait "Linda".
Elle passa devant le comptoir et croisa le regard de la réceptionniste. Un échange muet, impuissant, puis elles détournèrent les yeux.
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Quelques minutes après le départ de Luo Wenzhou, Fei Du, l’appétit coupé, sortit du réfectoire du Commissariat Central. En passant par le hall, il aperçut que Wang Xiujuan s’était réveillée. Un officier de garde tentait de la convaincre d’aller à l’hôtel tout en lui essuyant la bouche.
Ses yeux étaient exorbités, son visage cireux. Elle s’agrippait à ses vêtements, muette, refusant même de hocher la tête. Elle ne comprenait rien à ce qui se passait autour d’elle, et soupçonnait toujours qu’on voulait la tromper.
Vivre toute l’année dans un environnement clos, coupée du monde, engendre souvent ce mélange de peur et d’ignorance. Pour cette femme malade depuis tant d’années, son fils avait été le seul appui, le seul lien, le seul bouclier contre l’extérieur.
Fei Du la contempla un instant à travers la vitre. Elle lui parut semblable à un escargot privé de sa coquille.
Il ne la dérangea pas et quitta rapidement le Central, en direction du Marché aux Fleurs Ouest.
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Dès son entrée dans la salle privée, Luo Wenzhou sentit que quelque chose clochait : la pièce paraissait moins obscure que les autres. Son regard balaya l’endroit, s’arrêtant sur des zones d’ombre suspectes.
En contournant le bâtiment, il avait remarqué qu’un défaut de construction faisait que certaines ouvertures n’avaient pas été murées ; apparemment, l’une d’elles donnait ici.
Dans une salle de karaoké, personne n’a l’idée d’aérer. On avait donc plaqué de lourds rideaux occultants directement contre le papier peint pour dissimuler la fenêtre. Mais le temps avait fait son œuvre et à certains endroits, la colle avait lâché, laissant filtrer une mince lueur de réverbère.
Luo Wenzhou, semblant indifférent, mit la musique et examina le plafond comme s'il cherchait un détecteur de fumée. Ne remarquant apparemment rien d'inhabituel, il sortit ses cigarettes et en alluma une. Il tint le briquet dans une main et, très naturellement, coupa la flamme avec l'autre pour déplier furtivement un morceau de papier caché dans sa paume.
La deuxième fois que la réceptionniste lui avait poussé l'album photo, en l'utilisant comme couverture, elle lui avait glissé un mot. On y lisait, griffonné à la hâte : "Quelqu'un te surveille."
Il fut légèrement surpris.
Bien sûr, il se savait attendu. Chen Zhen l'avait appelé pour demander de l'aide ; l'autre partie anticiperait certainement sa venue. Pour cette raison, il avait mentionné Wu Xuechun à l'entrée, pénétrant ouvertement, jouant l'expérimenté pas très brillant, entièrement alerte tout en donnant l'impression d'être confus. Ainsi, la personne dans l'ombre serait certaine de réussir, sans se sentir acculée ou désespérée. Elle essaierait même d'être maligne, tournant autour de lui.
Luo Wenzhou avait prévu de servir d’appât, jouant le chasseur tapi dans l’ombre¹.
Mais il ne s'attendait pas à ce que la réceptionniste, une étrangère, l'aide en secret.
Il semblait évident que le placer dans la salle Hibiscus, avec sa fenêtre secrète, était une autre manœuvre de la jeune fille pour l'aider ; si quelque chose tournait mal, il avait un moyen d'évasion.
Il se pinça le menton, profondément ému.
« Être beau a quand même certains avantages », songea-t-il.
La porte s'ouvrit. Il posa calmement son briquet, froissa le mot dans sa main et leva les yeux.
Une jeune femme en robe blanche se tenait dans l'encadrement. Ses cheveux teints semblaient un peu délavés ; son maquillage était inhabituellement épais. Elle sourit, pinçant les lèvres, et dit d'un ton coquet :
— « Bonjour, monsieur. Je suis Linda. »
Luo Wenzhou resta sans voix. Le nez et la bouche de cette demoiselle semblaient avoir été aplatis puis reconstruits au maquillage ; il ne pouvait pas distinguer avec certitude s'il s'agissait de Wu Xuechun.
Quelques serveurs la suivirent, apportant les boissons qu'il avait commandées.
Il hocha la tête vers la jeune femme.
— « Assieds-toi. »
Le
sens du service de Linda était manifeste ; en entrant, elle ne resta
pas inactive. Tout en entamant la conversation, elle disposa rapidement
les boissons. Luo Wenzhou pensait à tapoter la cendre de sa cigarette,
et elle tendit très alertement un cendrier :
— « Tu as commandé tant de boissons, beau gosse. Il doit y avoir beaucoup d'invités ? Veux-tu que j'appelle d'autres filles ? »
Sa voix était douce et mielleuse, mais légèrement nasale. En y regardant de plus près, une teinte rouge recouvrait ses yeux. Elle avait probablement pleuré ; son maquillage épais masquait maladroitement les traces de larmes, le nez rouge et les paupières gonflées.
Luo Wenzhou marqua une pause, puis lui prit doucement le menton, l'observant de gauche à droite. Son geste était lubrique, mais son expression très grave, comme s'il cherchait une ressemblance avec la fille sur sa carte d'identité. Au bout d'un moment, semblant avoir compris quelque chose, il s'apprêtait à retirer son bras et à parler, mais Linda lui saisit soudain le poignet.
Luo Wenzhou plissa légèrement les yeux.
Le tenant par le bras, elle afficha un refus juste assez convaincant et dit d'une voix contrariée :
— « Arrête, beau gosse. Je suis indisposée. Je ne peux que boire avec toi. »
Elle se laissa alors tomber en arrière, renversant une bouteille d'alcool sur la table basse. À l’instant où la bouteille vacilla, son visage trahit un éclair de panique. Mais Luo Wenzhou, imperturbable, la rattrapa d’un geste sec. Pas une goutte ne fut renversée.
Linda se figea.
Il soupira silencieusement. Il avait évidemment deviné qu'un dispositif d'écoute était installé dans la salle privée. La tentative de la jeune femme de simuler un accident et d'utiliser l'alcool renversé pour le détruire était trop évidente.
Il la fixa, ses paroles portant un double sens :
— « Tu devrais être un peu plus prudente, moins maladroite. »
Elle pensa qu'il n'avait pas compris ; son visage anxieux se manifesta immédiatement. Mais Luo Wenzhou reposa la bouteille sans se presser, puis, comme pour bavarder, demanda :
— « Depuis combien de temps es-tu ici ? As-tu un petit ami ? »
Elle le regarda d'un air absent et répondit instinctivement :
— « Plus d'un an. Non. »
— « Tu n'y penses pas ? »
Linda secoua la tête.
— « Il faut toujours penser à un petit ami. »
Il sourit, frappant légèrement le bord de la table basse et demanda doucement :
— « Est-ce qu'il y a des garçons avec qui tu traînes ? »
Ses mains étaient longues et fines, elles attiraient beaucoup l'attention. Ses doigts tapotaient distraitement… jusqu’à ce que Linda remarque qu’ils formaient le caractère “Chen”.
Les yeux de Linda — Wu Xuechun — s'embrumèrent aussitôt ; elle réprima ses émotions et parla d'un ton posé :
—
« Oui, mon voisin. On m'embêtait après le travail, et il m'aidait. Il a
toujours pris soin de moi… mais à quoi bon ? J'appartiens à cet
endroit. Au fond, il doit me haïr. »
— « Te haïr ? » demanda Luo Wenzhou.
Elle n'avait pas dit "mépriser" mais "haïr".
En quelques phrases, elle avait expliqué sa relation avec Chen Zhen, ainsi que le fait qu'elle « appartenait à cet endroit » et était donc sûrement au courant de certaines affaires internes, peut-être même de celles liées à la mort de Chen Yuan.
Luo Wenzhou fit une pause, puis demanda doucement :
— « Ce garçon est-il toujours dans le coin ? »
Wu Xuechun hocha la tête :
— « Je n'ai pas le courage de le voir. Tant qu'il va bien, je serai heureuse. »
Luo Wenzhou se détendit un peu. Chen Zhen semblait n'être confiné que temporairement, et cette fille était encore plus intelligente qu'il ne l'avait imaginé.
Il s'adossa légèrement au canapé et demanda :
— « Que fait-il ? »
Wu Xuechun avait l'habitude de recevoir des invités, de peser le pour et le contre et d'observer les expressions. Voyant son attitude détendue, elle comprit que Luo Wenzhou avait saisi son message et lui demandait maintenant quel était le but de la venue de Chen Zhen.
Réprimant son envie de regarder en direction de la caméra de surveillance, elle rassembla ses mots, puis murmura :
—
« Je ne sais pas. Il doit être occupé. J'ai entendu dire qu'une
“enfant” de sa famille a quitté la maison il y a peu. Il doit la
chercher partout. Apparemment, elle serait venue ici, une fois, après
l'école. Son petit ami serait un vaurien. Il y a quelques jours, il est
venu me demander de ses nouvelles. »
— « Une adolescente disparue », dit Luo Wenzhou, « comment se fait-il qu'ils n'aient pas appelé la police ? »
— « Ça ne sert à rien. Personne ne s'en soucie. »
En
entendant le mot "police", Wu Xuechun se raidit et balbutia ces
phrases. Puis, semblant se souvenir de quelque chose, elle ajouta :
— « Il y avait un nom griffonné dans le cahier de la gamine, un endroit dans le coin. Il habite loin, alors il m'a demandé. »
Chen Zhen était donc venu se renseigner sur le Triangle d'Or !
La caméra de surveillance et le dispositif d’écoute retransmettaient chaque mot à plusieurs individus.
Ils se trouvaient dans une salle privée luxueuse au deuxième étage, étouffant sous l'odeur d’alcool et d’un parfum âpre. À côté, certaines personnes, hors d’elles, se piquaient et se tordaient pour faire circuler leur sang aussi vite que possible.
Un groupe d’hommes installés sur les canapés surveillait Luo Wenzhou via les images et leurs casques. À leur tête se trouvait le capitaine chargé du secteur du Marché aux Fleurs. Ils avaient les idées relativement claires, n'ayant pas touché aux drogues, à peine bu, et ne prêtaient aucune attention au tumulte² qui régnait derrière eux.
L’un d’eux tapa l’écran :
— « Il parle avec cette fille depuis plus de dix minutes. Pourquoi ne fait-il rien ? »
Le capitaine répondit, froid :
—
« Vous n’avez pas compris ? Il cherche indirectement à savoir ce qui
est arrivé à ce gamin. Maintenant qu’il sait qu’il n’est pas mort, il
n’osera plus agir à la légère. »
— « Comment peux-tu en être sûr ? »
—
« Le gamin ne lui a rien dit. » Huang Jinglian prit une posture de
stratège. « S’il avait été certain de ce qui se tramait ici, il n’aurait
pas débarqué aussi ouvertement… En y réfléchissant, cette fille est une
vraie traîtresse. Il faudra s’en débarrasser. »
Un subordonné intervint :
— « Capitaine, on le gère comment ? On en parle demain au directeur Wang ? »
—
« Le directeur vieillit. Il est devenu mou. Qui sait s'il n'ira pas
demain chez ce morveux tenter de régler les choses avec du fric ? Même
si ce Luo est coopératif, il faudra continuer de lui graisser la patte.
Ça n’en finirait jamais. Mieux vaut trancher net. »
Il laissa échapper un rire grave.
—
« Mais pas ici, reprit-il. Il vient d’y avoir un gros coup dans le coin,
tout est devenu trop sensible. Faut faire ça discrètement. »
— « Tu veux dire… »
— « On oublie Luo pour l’instant, le temps que la tempête passe.
Ensuite on utilise le petit comme appât pour l’attirer. » Le capitaine
se lécha les lèvres. « Et si, en chemin, il tombe sur un petit voyou, eh
bien… on s’amusera un peu. Après tout, on a un métier dangereux.
Assurez-vous d’abord que le gamin obéisse. Il a eu sa piqûre ? »
Un des hommes se leva aussitôt :
— « Oui. Je vais jeter un œil. »
Huang Jinglian balaya la pièce du regard, évitant avec dégoût la femme droguée qui délirait à côté, puis sirota lentement sa boisson.
« Voilà le niveau d’élite du Central… Démasqués avant d’ouvrir la bouche et filmés en prime », pensa-t-il. « Partout pareil : pour réussir, tout tient au nom de ton père. »
L’air impitoyable, il observa Luo Wenzhou échanger des signaux codés avec la prostituée. Un cynisme sombre monta en lui.
À cet instant, son subordonné revint en courant :
— « C-c-capitaine Huang, il… il… »
Huang Jinglian le fixa d’un œil froid, impatient. L’homme, livide, bafouillait :
— « Mort… mort ! »
— « Espèce d’idiot, tu peux parler clairement ? Mort quoi ? » s’emporta le capitaine.
L'autre pointa d’un geste tremblant l’endroit où Chen Zhen avait été confiné.
Il se redressa d’un bond, le crâne hérissé. D’un geste violent, il lança son verre au visage du subordonné puis rugit :
— « Qui t’a dit de le toucher ? »
L’homme, couvert de larmes et d’alcool, se tenait le visage.
— « Non… non, personne ne l’a touché… Je lui ai juste fait une piqûre, une toute petite dose, juste un peu… Capitaine Huang, si je l'avais refilé à ces salauds, ils n’auraient rien senti… Qui aurait cru qu’il allait en mourir ? »
On peut mourir d’une seule dose : la tolérance varie d’un individu à l’autre. Certains réagissent violemment à une cacahuète ou à une gorgée de lait ; d’autres succombent au moindre contact avec une drogue. Personne ne s’attendait à ce qu’un jeune homme vif et robuste comme Chen Zhen puisse être aussi vulnérable.
L’esprit du capitaine Huang bourdonnait. Il se tourna vers la caméra, fixa Luo Wenzhou d’un regard dur et susurra, comme pour lui-même :
— « Là, c’est sérieux. Il va falloir qu’on s’en occupe. »
J'ai décidé d'arrêter les fiches d'enquêtes.
1. Le chasseur tapi dans l’ombre : En VO, l’expression est
« l’oriole derrière » (黄雀在后), tirée d’une fable : un insecte veut
manger une chenille, mais un oiseau surgit dans son dos pour le dévorer à
son tour. Elle illustre le principe de celui qui croit piéger quelqu’un
mais se retrouve lui-même pris en embuscade. J’ai choisi de traduire
par une tournure française équivalente, « attendre l’ennemi en embuscade
».
2. Au tumulte derrière eux : La VO utilise l’expression « Caverne des toiles de soie » (盘丝洞 / pánsī dòng), qui fait référence à un épisode du roman classique chinois Voyage en Occident (西游记
/ Xīyóu jì). Dans ce passage, le moine Tang Sanzang et ses disciples
sont piégés dans la « caverne des toiles de soie », repaire de
démons-araignées. L’expression est devenue une métaphore pour désigner
une scène pleine d’embrouilles, de séductions ou de pièges. Ici,
l’auteur l’emploie de façon ironique pour dire que les personnages ne
prêtent aucune attention au tumulte qui se déroule juste derrière eux.
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