Silent Reading : Chapitre 26 - Julien XXVI

 

 Retour au sommaire     

_@carmily


 

 

 

Attention, trois chapitres sont postés aujourd'hui, le chapitre 26, le 27 et le chapitre 28.

 

 

 

Ces hautes tours arboraient des façades glaciales, leurs silhouettes dressées oppressantes. Leurs halls, d’ordinaire dallés de pierre claire et réfléchissante, accrochaient le regard : réceptionnistes et vigiles surveillaient quiconque mettait le pied à l’intérieur.

Chaque immeuble possédait sa propre distribution d’ascenseurs, et tous avaient leurs spécificités : certains ne montaient pas, d’autres ne descendaient pas, quelques-uns faisaient la distinction entre étages pairs et impairs, et d’autres encore ne s’ouvraient qu’avec une carte d’accès. Ensemble, ils formaient un corps étranger déroutant pour les visiteurs, repoussant comme de petits « États » autarciques. Mais le bâtiment Gémeaux était différent. Même entièrement relooké, il lui restait familier comme la paume de sa main.

Il y avait effectué un stage de six mois, mais il n’avait pas été retenu : on avait préféré un étudiant d’échange issu d’une « grande école » qui ne jurait que par les systèmes juridiques européens et américains. Rien à voir avec aujourd’hui. Ces gens qui brandissaient de séduisants dossiers juridiques n’étaient bons qu’à relire un contrat de base. Pour traiter la moindre affaire exigeant un haut niveau de spécialisation, on devait désormais faire appel à lui comme consultant. Dans cet immeuble, le petit stagiaire Xiao-Zhao s’était transformé, d’un revers de main, en « Maître Zhao ». Chaque couloir, chaque cage d’escalier dissimulée dans l’ombre, demeurait gravée dans sa mémoire. Même sans la coupure de courant, il se sentait capable d’éviter les caméras de surveillance de l’immeuble. Mais alors que toutes les conditions semblaient réunies, quelqu’un avait bouleversé ses plans.

Mêlé à la foule, prêt à assister à la splendide « performance » projetée sur la Canopée Céleste, il avait été interrompu en plein milieu par Fei Du et en avait conçu une colère noire. Il avait aussitôt pensé à un simple coup de pub : peut-être voulait-il soutenir son compagnon de beuverie, ou il y avait un but commercial.

Ces gens-là contrôlaient des actifs et des ressources sociales qu’il peinait à concevoir ; même lorsqu’ils n’étaient que des imbéciles, et qu’un simple rapport de due diligence suffisait à les assommer d’ennui, ils parvenaient, à force d’armées d’experts, à formuler deux ou trois banalités présentées comme des « conclusions » et aussitôt on les encensait comme de jeunes talents.

Un policier, menant plusieurs agents de sécurité mobilisés pour la représentation du soir, accourut pour maintenir l’ordre :

— « Tout le monde, s’il vous plaît, ne restez pas au pied des tours ! Nous inspectons encore les toits, il y a un risque réel ici. Merci de coopérer ; désolés, c’est pour votre sécurité… »

À ces mots, la foule se mit lentement en mouvement. Personne ne remarqua un homme au teint clair et aux manières élégantes se détourner, puis disparaître dans l’ombre.

Que la police cherche à disperser la foule ici signifiait qu’on allait bientôt fouiller les lieux.

Et cette idiote n’avait toujours pas sauté.

Il ignorait si elle avait pris peur à la dernière seconde, ou si elle s’était laissée emporter par la prestation larmoyante du joli garçon. Logiquement, il avait un plan de secours ; un seul côté du toit de la Tour A donnait sur la place centrale et il avait trafiqué la rambarde, de sorte que, si elle hésitait au dernier moment, la structure desserrée l’aiderait à se « décider ».

Ses arrangements auraient dû être infaillibles. Qu’est-ce qui avait cloché ?

Il devait retourner vérifier.

Après un bref moment de réflexion, il eut une idée retorse. Il ne pénétra pas dans la Tour A, mais fit le tour jusqu’à la Tour B, s’engouffrant par la porte latérale d’un café au rez-de-chaussée. Il monta sans hésiter par les passages de service réservés aux livreurs, grimpa jusqu’au huitième étage, où un couloir à ciel ouvert reliait les deux tours, raccordé à l’escalier d’urgence. Une caméra se trouvait à l’entrée du couloir aérien, mais ce n’était pas grave. Un mur végétal longeait un côté du passage ; l’espace entre la paroi et la verdure permettait à une personne de se glisser ; un angle mort parfait. Même s’il savait que le courant était coupé aux Tours Gémeaux, il préférait pousser la prudence jusqu’à la paranoïa.

Cette panne d’électricité était, à ses yeux, le plus beau cadeau que le destin lui eût fait.

Ravi de lui-même, il traversa d’un pas vif derrière le mur végétal, sans remarquer que le souffle de son passage fit frémir une plante grimpante. Le mur masquait la caméra, et il ne vit pas qu’au frémissement léger des feuilles, l’objectif, inerte quelques secondes plus tôt, venait de pivoter d’un angle presque imperceptible.

Luo Wenzhou descendit derrière les secouristes et accompagna Wang Xiujuan jusqu’à l’ambulance. En se retournant, il aperçut Tao Ran et quelques policiers en civil escorter vers une voiture un homme aux traits délicats. Cet homme, qu’il avait déjà croisé, sentit son regard ; aussitôt une haine farouche traversa son visage.

Son lieutenant leva le sac de scellés qu’il tenait, à l’intérieur, une paire de gants. Le Capitaine Luo hocha la tête, glissa une cigarette entre ses lèvres et détailla le suspect de haut en bas.

L’homme rugit, indigné :

— « Je suis juste venu récupérer un document ! Pourquoi m’arrêter ? Vous avez des preuves ? La police ne résout pas l’affaire, alors elle menotte un innocent dans la rue et lui fait porter le chapeau ? Lâchez-moi, bande de brutes ! Vous n’avez même pas les moyens de froisser mes vêtements ! »
— « Oh là, précieux, » fit Luo Wenzhou sans retirer sa cigarette, « j’ai trop peur. On va devoir emprunter un peu d’argent à Papa Fei, on dirait. »

Tandis qu’on forçait l’homme à monter dans la voiture, il leva la main et lui envoya un baiser :

— « Bye-bye. »

À peine le mot sorti qu’une main surgit et lui retira la cigarette de la bouche.

Le maquillage de Lang Qiao avait depuis longtemps disparu, laissant paraître des cernes creusés par une nuit de course sans fin ; à ce stade, son visage n’était plus qu’une paire d’yeux.

Elle jeta la cigarette dans la poubelle voisine et désigna l’ambulance :

— « Toi aussi, là-dedans ! »

Le capitaine resta coi.

— « Regarde-moi cette attitude déplorable ! » grogna Lang Qiao, excédée. « Monte. Demain, tu restes tranquille à l’hôpital. Pas un pied au bureau. »
— « Fille ingrate, » soupira Luo Wenzhou, « pas encore adulte et tu veux déjà confisquer l’autorité impériale de ton père ? »

Lang Qiao fulmina, le pointant d’un doigt acéré :

— « Toi, tu… »
— « Eh, pas de scène, » coupa-t-il. « Tu sais où est passé le Président Fei ? »

L’inspectrice se figea. D’instinct, elle leva les yeux vers la Canopée Céleste où l’on diffusait la répétition de la cérémonie de clôture. C’était la fin ; des feux d’artifice éclataient à l’écran, éblouissants. Après le « thriller » d’il y a peu, le public se lassait vite ; certains bâillaient, d’autres retournaient faire défiler leurs réseaux sociaux.

— « Je ne sais pas, je ne l’ai pas vu. Si tu veux le trouver… »

Elle fit rouler sa nuque. Quand elle redressa la tête, son capitaine avait disparu.

Luo Wenzhou, enfilant une veste oubliée dans une voiture de police pour masquer les taches de sang, appela Fei Du, mais ça sonnait sans réponse. Il se dirigea alors à grandes enjambées vers le Centre de Commerce et entra.

Il passa d’abord par la salle de contrôle, où les techniciens, vautrés dans leurs sièges, grignotaient d’un air épuisé. En les interrogeant, il apprit que Fei Du était déjà parti. L’un d’eux lui indiqua vaguement la direction qu’il avait prise et il se lança à sa suite, le téléphone toujours à l’oreille.

Finalement, il entendit faiblement derrière le bâtiment une sonnerie : You Raise Me Up.

Guidé par le son, il découvrit un petit jardin ceint d’arbustes, avec des sièges et des tables en pierre. En levant les yeux, on distinguait un coin de la Canopée Céleste. Aucun lampadaire, juste le halo diffus des écrans lointains. Fei Du était assis sur l’un des blocs, sans se soucier de la poussière, adossé à la table de pierre. Son téléphone y était posé, diffusant la musique à plein volume.

Luo Wenzhou raccrocha et s’approcha :

— « Tu m’utilises pour un petit concert, c’est ça ? »

Le jeune homme, pas d’humeur à lui répondre, ferma les yeux comme s’il allait s’endormir.

Il tendit le dos et s’assit à quelques pas de lui :

— « Pourquoi tu ne vas pas la voir ? »

Fei Du répondit d’un ton nonchalant :

— « Elle n’est pas en sécurité ? »
— « Le meurtrier avait desserré la rambarde du toit, » dit l’enquêteur. « On a frôlé la catastrophe. »

Le doigt de Fei Du, qui battait la mesure, s’immobilisa net. Il ouvrit les yeux vers Luo Wenzhou et croisa son regard, le visage du capitaine était tiré. Assis, il tenait le dos anormalement raide ; on aurait dit un paralytique.

Mais dans ses yeux, deux lueurs vacillaient, se reflétant sans brûler.

Un instant, il eut l’impression que cet homme, pourtant familier, lui semblait soudain un peu étrange.

Les traits du policier restaient nets et beaux, sa silhouette toujours droite, son âge se lisant à peine. Qu’il se donne trente ans ou vingt, on le croirait ; bien que Fei Du sache qu’en réalité il n’avait plus l’air qu’il avait dans sa vingtaine. À l’époque, Luo Wenzhou était un vrai jeune maître, arrogant, sûr de lui, brillant et cassant, sans aucune envie de ménager qui que ce soit. Son extérieur reflétait son intérieur, empreint d'une immaturité flamboyante et autoritaire. Aujourd’hui, son visage avait pris la texture d’une pierre polie par le temps. Les contours jadis flous s’étaient affermis, et l’esprit bouillant s’était apaisé. En profondeur, il paraissait, contre toute attente, presque doux.

Luo Wenzhou remua légèrement :

— « Ce que tu as dit tout à l’heure sur la Canopée, c’était vrai ? »

Fei Du haussa nonchalamment les sourcils :

— « Bien sûr que non. Je mêlais mes expériences aux siennes, pour créer un lien émotionnel. »

Le capitaine hésita un moment. Il n’avait pas l’habitude de parler calmement avec le jeune homme. Au moindre faux pas, leurs échanges viraient au duel. Il chercha ses mots, en vain, et finit par lâcher, comme toujours, la première chose qui lui venait.

— « J’ai enquêté sur ton père, à l’époque. »

Rien d’étonnant. Une femme meurt chez elle sans un bruit, et son fils unique soutient que ce n’est pas un suicide. Pour l’assurance, en plus des conclusions médico-légales, on doit vérifier les proches.

Fei Du le regarda avec impatience, prêt à lui dire d’arrêter ses idioties.

— « Au cours de l’enquête, j’ai découvert qu’un autre groupe suivait ses traces. Je les ai coincés pour savoir ce qu’ils fichaient, et je suis tombé sur une bande de jeunes chômeurs se prenant pour des détectives privés. C’est toi qui les payais, pas vrai ? »

La patience du jeune président prenant fin, il se leva, décidé à partir.

— « Une autre fois, tu faisais tes devoirs chez Tao Ran. Tu avais laissé des feuilles de papier millimétré inutilisées. Il y avait des empreintes dessus. En repassant au crayon, j’ai vu que c’était l’itinéraire de ton père. C’était déjà plus de deux ans après la mort de ta mère. »

La voix de Luo Wenzhou était basse, égale.

— « Je me suis demandé si pendant ces deux années et des poussières, tu avais toujours continué à suivre ton père. » Il marqua une pause, le regard fixe. « À l’époque, j’ai trouvé ça très inquiétant. Et puis, quand ton père a eu son accident… »

Fei Du s’immobilisa net tandis qu’il passait juste à la hauteur du capitaine. Puis un rire muet lui échappa.

Il baissa les yeux, le regard traversé d’une lueur dangereuse :

— « Tu m’as soupçonné ? »

Luo Wenzhou soutint ces yeux, capables à tout moment de lancer le plus séduisant des regards, et ne put s’empêcher d’être touché.

« Ce sale gosse est vraiment plaisant à regarder. »

Fei Du se pencha légèrement, posa un doigt contre ses lèvres et, d’une voix presque chuchotée, lui dit :

— « C’était peut-être moi, Capitaine Luo. Réfléchissez-y, qu’il soit mort ou qu’il soit devenu un légume, j’étais le seul héritier de son immense fortune, tant que… »

Il n’eut pas fini sa phrase que Luo Wenzhou, brusquement, interrompit sa mise en scène, lui agrippant le col. Tirant son cou vers le bas, il lui planta sa paume en plein front.

Sa main était brûlante, Fei Du eut l’impression d’avoir été frappé par un fer chauffé à blanc. Stupéfait, il recula d’un demi-pas.

— « Je te parle gentiment, pourquoi tu fais ton pénible ? »

Fei Du reprit ses esprits et, furieux, rajusta son col.

— « Qui est pénible, au juste ! »

Puis les mots suivants, inattendus, sortirent de la bouche de Luo Wenzhou :

— « Mais j’ai soudain pensé qu’un type prêt à s’ouvrir la poitrine en public pour sauver une femme qui lui est totalement étrangère ne doit pas être quelqu’un de dangereux. J’avais l’intention de m’excuser auprès de toi pour ces années de préjugés et de soupçons. »

Fei Du resta figé. Avant même que le ricanement qu’il préparait n’ait le temps d’éclore, il sentit un poids inattendu.

Luo Wenzhou s’était effondré sur lui.

Il eut l’impression d’être enveloppé dans une couverture électrique brûlante. Après un moment de silence, il posa la main sur le front bouillant de l'évanoui. Il pinça le bord de sa veste et la souleva pour jeter un œil à son dos, détournant aussitôt la tête, la nausée montant.

Il resta là, dans cette posture absurde, le temps de calmer son estomac retourné, puis fixa l’inconscient d’un regard impassible, comme s’il évaluait si ce morceau de poitrine de porc serait meilleur mijoté ou rôti. Finalement il conclut que la bête était coriace, la viande trop dure à mâcher.

Lâchant un « tsk » méprisant, il se pencha, testant plusieurs prises. Il n’avait aucune envie de le porter sur son dos ni de le soulever dans ses bras. Il essaya de le hisser par la ceinture sur son épaule, mais la « marchandise » pesait son poids.

Finalement, il balança Luo Wenzhou sur une chaise de pierre, ramassa son téléphone presque à court de batterie et appela Tao Ran.

— « Allô, c’est bien le 110 ? » dit-il d’un ton peu aimable. « J’ai ramassé un papy, et je crois qu’il est sur le point d’y passer. Comment je le remets à l’État ? »

 

 

 


 Trois chapitres aujourd'hui et trois samedi, comme ça on conclut cet arc ce week-end.

 

 

 

 

 


 

 

Vous pouvez me retrouver sur : Instagram - TikTokWattpad  - AO3 - Nocteller

 

Retour au sommaire 

 

 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Top Edge : Chapitre 10 - Il faudra payer pour continuer à mater

Bienvenue sur Danmei Traduction FR

Top Ege : Chapitre 1 - Révéil étrange