Silent Reading : Chapitre 27 - Julien XXVII
Attention, trois chapitres sont postés aujourd'hui, le chapitre 26, le 27 et le chapitre 28.
Luo Wenzhou était allongé sur le ventre dans son lit d’hôpital, mort d’ennui.
Depuis sa dernière “évasion”, il faisait l’objet d’une surveillance digne d’un détenu de haute sécurité. Il entendait vaguement Tao Ran parler au médecin ; au bout d’un moment, celui-ci s’en alla, la porte grinça, et des pas feutrés de chaussures en cuir se firent entendre.
Sans tourner la tête, Luo Wenzhou déclama avec gravité :
— « Je ne peux plus continuer. Tu dois te dépêcher de trouver quelqu’un de bien à épouser, et quand tu seras marié à une autre, ne maltraite pas Yiguo. Le destin de cet enfant est cruel : grandir sans mère... »
Tao Ran s’étrangla, toussant comme s’il avait avalé des plumes de poulet.
Soudain alerté, Luo Wenzhou se retourna brusquement. Près de lui se tenait le Directeur Lu, les mains croisées dans le dos.
— « J’aimerais bien, répondit l’homme avec un sourire, mais la moitié d’un vieux couple marié, ça ne se remarie pas si facilement ! »
Luo Wenzhou bondit sur son séant :
— « Directeur Lu ! »
Lu Youliang posa sa mallette, s’assit lourdement, puis passa une main sur ses cheveux coupés ras. En désignant le sommet de sa tête, il dit :
— « Vous voyez ça, petits singes ? En une seule nuit, la moitié de mes cheveux ont blanchi. »
Luo Wenzhou et Tao Ran, l’un assis, l’autre debout, n’osèrent pas souffler mot.
— « Ce matin, mes supérieurs m’ont d’abord convoqué pour un interrogatoire, puis je me suis précipité chez Wang Hongliang. » Lu Youliang soupira. « Quel numéro, celui-là. Il s’est accroché à ma manche en pleurant, me disant que sa surveillance avait été laxiste, qu’un chef devait assumer ses responsabilités, et qu’il demandait à ne bénéficier d’aucune indulgence. C’est vraiment... »
Leader exemplaire devant ses subordonnés, il parvint à ravaler le juron qui lui venait aux lèvres, et secoua sombrement la tête.
— « Qu’est-ce qu’ont lâché Huang Jinglian et sa bande ? »
—
« Deux équipes se relaient pour les interroger », répondit Tao Ran. «
On verra combien de temps ils tiendront. Par ailleurs, j’ai demandé une
enquête sur les biens personnels de Wang Hongliang, mais pour l’instant,
il semble qu’ils aient déjà été transférés. En apparence, il est
propre. »
— « Peu importe le temps que ça prendra, il faut lui mettre
la main dessus. Il nous faut des preuves solides, irréfutables. Sans
ça, on n’aura rien pour justifier nos actions. »
À ces mots, Luo Wenzhou eut une pensée soudaine.
— « Oncle Lu, comment va le Directeur Zhang ? »
Avec un tel scandale éclaté dans un commissariat, le véritable responsable hiérarchique, celui dont la supervision avait failli, c’était bien le Directeur Zhang. Et Zhang Donglai avait, de surcroît, été impliqué dans une affaire d’homicide.
Il n’était pas nécessaire d’en dire plus.
Lu Youliang soupira, posant une main sur l’épaule de Luo Wenzhou. Puis il se tourna vers Tao Ran.
— « Et l’affaire He Zhongyi ? Quel lien entre les deux dossiers ? »
Tao Ran n’était pas comme son capitaine, toujours prêt à décocher un sourire impertinent. Face au Directeur Lu, il se tenait droit comme un piquet, dos au mur.
—
« Aux premières heures du matin, nous avons arrêté le suspect Zhao
Haochang. Nous avons trouvé dans sa poche une paire de gants couverts de
peinture et de limailles de fer. Il devait les porter lorsqu’il a
endommagé la rambarde de sécurité sur le toit. Mais il est très rusé. Il
admet seulement avoir desserré la rambarde “pour plaisanter” et nie
tout le reste. De plus, il prétend avoir un alibi pour la nuit du 20
mai. »
— « Vous n’avez pas de preuves que He Zhongyi a disparu rue Wenchang cette nuit-là ? » demanda Lu Youliang.
—
« Les caméras de surveillance n’ont capté que sa descente du bus à cet
arrêt », répondit Tao Ran. « Après ça, plus rien. Quant aux collègues de
Zhao Haochang, ils affirment qu’il travaillait tard au bureau toute la
soirée. On ne peut pas affirmer qu’il est le meurtrier simplement parce
que la victime est passée devant son immeuble. Nous n’avons pas encore
révélé à Zhao Haochang que nous possédions ces images. C’est un avocat.
Pas pénaliste, mais très vif. Il devinerait que c’est notre seule carte
et on se retrouverait aussitôt sur la défensive. »
Luo Wenzhou rit amèrement. Fei Du et Zhao Haochang, ces deux monstres déguisés en humains, semblaient partager la même manière de raisonner. Leurs réflexions sur l’alibi étaient exactement les mêmes.
— « Wang Xiujuan a pu l’identifier ? »
—
« Elle dit que l’homme venu la chercher portait des lunettes noires, un
masque, une perruque et des vêtements différents. Difficile de
déterminer son apparence. » Tao Ran marqua une pause. « On lui a montré
une photo de Zhao Haochang, mais elle ne l’a pas reconnu. Même chose du
côté de l’agence de location : la perruque et la veste utilisées par le
suspect ont été retrouvées dans le véhicule abandonné, sans empreintes
exploitables. Devons-nous envisager un détecteur de mensonges ? »
— «
Tu peux préparer ça », répondit Luo Wenzhou en réfléchissant, « mais
inutile de se précipiter. Il y a un point qu’on n’a pas encore éclairci :
quel est le lien entre l’affaire He Zhongyi et celle du sous-bureau ? »
Avant que Tao Ran ne réponde, son téléphone vibra deux fois.
Lu Youliang et Luo Wenzhou levèrent les yeux vers lui.
— « Une mauvaise nouvelle, et une piste à confirmer », annonça Tao Ran. « La mauvaise, c’est que les taches de sang sur la cravate de Zhang Donglai ont subi une analyse ADN et c’est bien le sang de la victime, He Zhongyi. »
Le visage de Lu Youliang se ferma. Il se leva lentement, les traits tendus.
— « Et la piste ? » demanda Luo Wenzhou.
—
« Wang Xiujuan vient de se souvenir que la personne sur la photo
ressemble énormément à un garçon de son village, appelé Zhao Fengnian.
Mais il a tellement changé qu’elle ne l’avait pas reconnu tout de suite.
»
Zhao Fengnian.
Fengnian-ge1.
Luo Wenzhou voulut bondir de son lit. À mi-chemin, il manqua de s’effondrer.
— « Hss… Quelqu’un… quelqu’un m’a dit qu’il est très probable que le meurtrier ait déjà un casier. Fouillez immédiatement tout l’historique, de “Zhao Fengnian” à “Zhao Haochang”, en vous concentrant sur les affaires non résolues de morts suspectes dans son entourage ! »
Lu Youliang répéta à mi-voix « quelqu’un m’a dit », puis fronça les sourcils.
—
« À ce propos, j’ai entendu dire que ce courageux propriétaire de
voiture avait payé plein tarif pour cinq minutes de diffusion sur la
Canopée du Marché aux Fleurs, pendant la répétition de la cérémonie de
clôture, et qu’il avait improvisé une intervention pour empêcher Wang
Xiujuan de se suicider ? Combien coûtait ce temps d’antenne ? »
— « Il a dit que ce n’était pas grand-chose », répondit Tao Ran avec le plus grand sérieux. « Pas plus cher que sa voiture. »
Le Directeur Lu eut l’impression que les quelques cheveux noirs qu’il lui restait blanchissaient sur-le-champ.
— « Votre brigade criminelle… » fit-il, le sang lui montant à la tête. « C’est quoi cette histoire ? Une camarade féminine dont la vie sentimentale déborde sur le professionnel ? »
Luo Wenzhou et Tao Ran échangèrent un regard impuissant, incapables de répondre.
Lu Youliang passa mentalement en revue les jeunes femmes de la brigade et demanda, hésitant :
— « Ce ne serait pas Xiao-Lang ? »
Mais à peine les mots sortis, il se rappela que la singulière Lang Qiao n’avait sûrement pas les moyens d’attirer un directeur général aussi autoritaire. Son regard revint vers le blessé et, se souvenant de certains “secrets” qu’il n’avait jamais pu tout à fait avaler, il fronça les sourcils et le pointa du doigt :
— « Ce n’est pas encore de ta faute, n’est-ce pas ? »
— « Injustice ! » protesta aussitôt Luo Wenzhou. « Une immonde injustice ! »
Le Directeur Lu n’eut pas le temps de répliquer que son capitaine cligna des yeux, réfléchit un instant, puis hocha la tête avec un sérieux feint :
— « Même si, j’avoue, c’est bien mon genre de poisse. Hélas, c’est un vrai salaud. Si je passais une journée entière avec lui, je mourrais de colère huit fois. Alors, peu importe. »
Lu Youliang ne s’attendait pas à une telle insolence et en resta si furieux que sa tension grimpa à 180. Interloqué, il pointa Luo Wenzhou du doigt :
— « Le temps est compté et la mission est urgente. Celui qui fait le malin aura à faire à moi ! »
Une fois le chef furieux raccompagné, Tao Ran revint dans la chambre d’hôpital. Il trouva son capitaine en train de fumer en douce près de la fenêtre ouverte.
— « Où t’as eu ça ? »
—
« Dans la poche du vieux Lu », répondit tranquillement Luo Wenzhou. «
Dis, frérot, je vais devoir filer un moment, tu me couvres ? »
Tao Ran sentit ses tempes pulser.
— « Tu vas encore faire quoi, cette fois ? »
—
« Chen Yuan… la sœur du gamin chauffeur de taxi clandestin. Elle est
morte dans des circonstances suspectes, il y a deux semaines. Avant ça,
elle avait appelé une ancienne connaissance, qu’elle n’avait pas revue
depuis longtemps. Je me dis qu’il y a quelque chose de louche derrière
ce coup de fil. Je veux aller la voir pour éclaircir ça. »
— « Il faut que ce soit aujourd’hui ? » soupira Tao Ran, vaincu d’avance.
Luo Wenzhou tapota la cendre de sa cigarette.
— « Plus vite ce sera fait, mieux ce sera. L’ambiance au bureau est irrespirable. »
Tao Ran observa l’air pitoyable de son capitaine, fronçant les sourcils. Il voulut dire quelque chose, puis renonça.
— « D’accord. Comment s’appelle la fille ? Qu’est-ce qu’elle fait dans la vie ? »
— « Cui Ying. Étudiante de deuxième année en master à l’Université des Sciences Politiques de Yanxi. »
Tao Ran se figea net.
— « L’Université des Sciences Politiques de Yanxi ?! »
— « Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Luo Wenzhou.
—
« Zhao Haochang a obtenu son diplôme là-bas ! » lança précipitamment
son adjoint. « L’an dernier, il a même été invité par leur directeur de
recherche pour encadrer des stages pratiques ! »
Luo Wenzhou écrasa sa cigarette sur l’appui de la fenêtre.
— « Merde. On y va ! »
⸻
À ce moment-là, dans une autre chambre d’hôpital, Lang Qiao, attentive, écoutait Wang Xiujuan, la mère de He Zhongyi.
Fei Du, assis à côté, portait des gants jetables et pelait tranquillement une pomme. Théoriquement, il n’avait rien à faire là, mais Wang Xiujuan avait tenté de se suicider, puis subi un choc considérable. Depuis son réveil, son état émotionnel était instable ; elle s’était transformée en une sorte de vieille enfant, incapable de parler sans la présence d’un tuteur pour la guider.
Fei Du s’était donc improvisé « tuteur temporaire ».
— « He Zhongyi vous a-t-il parlé de sa rencontre avec Zhao Fengnian, à Yancheng ? » demanda Lang Qiao d’une voix douce.
Wang Xiujuan secoua la tête.
— « Concernant ce Zhao Fengnian, vous souvenez-vous d’autre chose ? La première fois, vous ne l’avez pas reconnu. Était-ce parce qu’il n’était pas revenu au village depuis longtemps ? »
La mère de He Zhongyi jeta un regard vers Fei Du.
Celui-ci ne dit rien. Il lui adressa un sourire encourageant, découpa la pomme en tranches fines, les disposa sur une assiette en carton, y planta deux cure-dents et fit signe aux deux femmes.
— « Parler donne soif, prenez quelques vitamines. »
— « Il n’avait aucune raison de revenir », dit Wang Xiujuan lentement, la voix un peu rauque. « Sa famille était partie. »
Elle marqua une pause, puis reprit :
— « Chez eux, il y avait un père infirme et une mère muette. En plus de lui, trois autres enfants : deux filles et un garçon. La famille était très pauvre. Ils avaient réussi tant bien que mal à envoyer un étudiant à l’université, et tout le monde disait que la chance allait enfin tourner, mais un hiver, au milieu de la nuit, un idiot du village, chassé de chez lui, s’est retrouvé sans abri. Il errait, a allumé un feu pour se réchauffer, et a accidentellement embrasé le grand arbre à l’entrée de la maison des Zhao. Le vent soufflait en tempête, tout le monde dormait, personne ne s’est rendu compte de rien. L’idiot, simple d’esprit, n’a pas pensé à appeler à l’aide et l’arbre en flammes s’est effondré sur le toit et l’a écrasé. Toute la famille, des plus vieux aux plus jeunes… À part l’aîné, Fengnian, qui n’était pas là ce soir-là et a échappé à la tragédie, tous sont morts. C’était trop affreux. »
1. Fengnian (丰 vs 冯) : le « feng » de son nom s’écrit 丰 (ton haut). À cause de l’accent de He Zhongyi, Zhang Ting a cru qu’il disait 冯 (ton moyen), qui est un patronyme courant. D’où la confusion.



Commentaires
Enregistrer un commentaire